Eva – Simon Liberati

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4 coeurs
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Vu mon prénom, je ne pouvais pas passer à côté de la lecture d' »Eva », le récit de Simon Libérati sur sa femme, Eva Ionesco, qui a fait beaucoup parlé de lui durant cette rentrée littéraire.
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Il est difficile de parler de ce livre curieux et atypique, à la très belle couverture. Je connaissais déjà la vie d’Eva Ionesco pour avoir vu son film autobiographique, « My Little Princess », avec Isabelle Huppert dans le rôle de sa mère, Irina Ionesco, qui défraya la chronique, en prenant et vendant des photos érotiques de sa fille lorsqu’elle était enfant. Simon Liberati, quand il était jeune homme, avait déjà croisé une Eva adolescente dans des soirées au Palace, mais sans vraiment la fréquenter à l’époque. Près de trente-cinq ans plus tard, les deux quinquagénaires se retrouvent par hasard, et c’est le coup de foudre. Dans « Eva », l’auteur raconte avec une belle plume leur amour mais aussi la vie mouvementée de sa femme.
Je sentais renaître avec une douceur mêlée d’effroi un vertige que j’ai connu très jeune : l’aliénation à un autre. Il y a une part de foi dans l’amour qui se prononce de manière délibérée en soi comme un voeu. Il reste secret mais aussitôt énoncé il prend une valeur d’absolu. Il ne s’agit pas de dire « je t’aime » mais d’accepter au fond de soi d’aimer l’autre, c’est-à-dire de ne plus différencier le sort de
l’autre du sien propre. Passé un certain âge, ce saut devient plus difficile, sauf quand le passé est engagé tout entier, dans toute son épaisseur, couche après couche, lecture après lecture, rencontre après rencontre dans le choix présent, le justifiant sans doute possible
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Simon Libérati et Eva Ionesco
Simon Liberati et Eva Ionesco

Il faut dire qu’Eva Ionesco a tout d’une héroïne de roman : née en 1965 d’une mère elle-même née d’un inceste et d’un père dont il semblerait qu’il ait été dans les Jeunesses Hitlériennes, elle fréquente dès son plus jeune âge les milieux artistiques, connue dès l’enfance pour être modèle de photos érotiques prises par sa mère – mère à qui elle fera un procès, à l’âge pour arrêter la diffusion de ces photos et en récupérer les négatifs. Puis Eva connaîtra la drogue, la prostitution, les coups durs avant de « se corriger » comme elle le dit, et de mener une vie à peu près normale.

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Simon Liberati non plus n’est pas un modèle de sainteté, mais ce grand amour sur le tard semble l’avoir laissé béat. Puisqu’ils se sont croisés dans leur jeunesse, cet amour qui leur tombe dessus les rajeunit, physiquement et mentalement, et donne à ces deux êtres revenus de tout un côté très adolescent et touchant, leur faisant envisager un avenir plein de promesses et sans cynisme. Ce ne sont pas deux personnes qui se rencontrent à la cinquantaine, mais deux êtres liés par des souvenirs communs, des amis communs, qui se retrouvent, avec « une enfance commune qu’ils n’avaient pourtant pas partagée ». D’ailleurs leurs histoires personnelles se font souvent écho, Eva ressemble étrangement à Babsi (l’amie de Christiane F.) sur laquelle Simon Liberati a écrit, et à un personnage – Marina- d’un de ses romans; elle cite dans une interview Jayne Mansfield, actrice à laquelle il a consacré un roman.

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Les yeux d’Eva étaient toujours là, posés dans les miens avec une fixité, une détermination mortelle qui m’auraient fait trembler si je n’avais pas été sûr de moi, sûr de l’embrasser tout à l’heure, de l’aimer toujours et de finir ma vie avec elle. À ce moment, j’ai su que nous ne nous quitterions plus.
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Lui comme elle sont assez particuliers. Simon Liberati parle de ses propres déviances avec une candeur assez confondante – profonde honnêteté ou provocation? Certaines phrases m’ont quand même laissée perplexe…

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Je n’avais plus aucun critère physique ou moral, la pauvreté, la richesse, la beauté ou la vieillesse ne me faisaient pas peur, hommes, femmes, tous m’intéressaient, j’aurais rêvé de vivre une histoire d’amour avec une guenon. C’étaient quand même les femmes qui avaient ma faveur, je les trouvais plus drôles et plus douces que les hommes, même si j’avais toujours beaucoup aimé la compagnie des travestis. Pour des raisons qui ont trait à ma peur de la prison, je n’avais jamais eu affaire avec des enfants, quoique j’adore les petites filles. Je le regrettais, sans savoir qu’il me serait donné un jour de finir ma vie avec la plus extravagante des femmes-enfants.
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En effet, Eva n’est pas qu’Eva Ionesco, c’est aussi l’archétype de la petite fille érotisée, qui même si elle est aujourd’hui quinquagénaire, conserve des comportements enfantins : elle aime se déguiser, se contempler sans cesse dans le miroir…

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Un baiser suffit à changer Eva en une enfant de six ou sept ans, elle retrouve sous l’impulsion du désir physique l’âge où elle fut aimée. Pervertie, mais aimée. À l’étrange destin qui consiste à faire l’amour à un de ses personnages venait s’ajouter cette féerie interdite. J’avais une enfant dans mon lit, à jamais.
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Était-ce l’Eva d’autrefois, la petite peste vêtue en robe de bal, qui me poussait à me rapprocher de celle d’aujourd’hui ? Ou bien un élément nouveau, un désir qui chez la femme prend souvent la forme d’un projet, me rapprochait-il de l’Eva d’aujourd’hui dans l’état de déréliction où je me trouvais ? Je crois pour être honnête que les deux motifs se mêlaient.
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Eva semble être la personne qui correspond tout à fait à deux aspects de Simon Liberati : son côté déviant – l’attirance pour les petites filles – mais aussi son côté intellectuel, son activité d’écrivain. En effet, quoi de mieux pour un écrivain que de tomber amoureux d’une femme qui pourrait être un personnage de roman – et dont d’ailleurs il va faire un personnage de roman. Eva est la jonction entre la sphère intime et la sphère artistique et professionnelle.

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Je croyais en la littérature, je lui avais juré fidélité et l’élue de ce voeu, cette part communiste de moi qui tendait au sublime en général souffrait de se voir préférer une seule femme, fut-elle aussi poétique et romanesque qu’Eva. La seule issue que j’ai trouvée à ce dilemme était de prendre l’objet de mon amour, Eva, et d’en faire un livre, Eva.
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En me mariant avec Eva, j’avais peur au début de retomber dans mes gaucheries d’autrefois et de ne plus arriver à écrire parce que je donnerais trop à l’intimité. L’écriture d’Eva, ce travail d’élaboration d’une figure romanesque à partir d’une figure vivante que j’avais d’abord élaborée une première fois comme un personnage romanesque avant de la retrouver en réalité, me débarrassait de cette impression désagréable qui me prenait naguère lorsque l’objet de mes préoccupations me paraissait s’échapper de mon influence
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« Eva » de Simon Liberati est un livre assurément marquant, très bien écrit – les phrases sont vraiment belles, il y a de nombreuses références culturelles, ce qui ne m’avait pas marquée dans « Jayne Mansfield 1967 » du même auteur qui ne m’a laissé absolument aucun souvenir…Tout le livre oscille entre grâce et malaise : beauté de cet amour qui les bonifie tous les deux, fascination et répulsion pour l’enfance d’Eva Ionesco, qui nous plonge dans les milieux artistico-interlopes de la fin des années 70-début des années 80, admiration devant la tournure des phrases, intérêt pour les thèmes développés, perplexité devant certaines pensées de l’auteur. C’est un livre qui m’a parlé, avec son atmosphère particulière, et qui m’a touchée par ce mélange étroit entre passé et présent, entre amour et art. Connaissant déjà la vie d’Eva Ionesco, et la plupart des personnages cités pour les avoir déjà rencontrés dans des chroniques d’Eudeline dans Rock n Folk quand j’étais adolescente, je suis entrée facilement dans le récit. Certes ce couple très spécial et l’ ambiance intello-rock’n’roll peuvent rebuter, mais les thèmes abordés restent universels et ce livre est vraiment très beau.Publié le 19 août 2015 aux Editions Stock, 188 pages.

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3ème participation au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015.
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Challenge RL 2015

21 commentaires sur “Eva – Simon Liberati

  1. Ah je l'attendais, cet avis… ! 🙂
    Je suis plus partagée que toi comme tu le sais.
    Par moment, je trouvais que Liberati s'écoutait un peu parler, au point de verser dans la provoc un peu facile lorsqu'il dit que ce qui l'empêche de se faire des petites filles, c'est la peur de la prison.

    Tout ce que tu dis est pourtant vrai. Par contre, ça me semble être important et honnête de le préciser, et aucun journaliste ne le dit, c'est une lecture difficile, voire pénible pour certains moments. Je n'ai pas compris des passages entiers, ce qui m'arrive assez rarement. Je suis d'accord que ça n'enlève rien à la beauté de ce que j'ai bel et bien compris, mais parfois j'ai trouvé que Liberati nous empêchait tout bonnement de comprendre ce qu'il voulait écrire, en le laissant sciemment accessible à une frange très très limitée de lecteurs.
    Comme cette phrase, qui pour moi ressemble malheureusement à une caricature :

    "Il émane d'elle une trouble impureté antique, celle de l'hermaphrodite Borghèse ou d'une petite prêtresse barbare de Piape aimée de Marcel Schwob. Elle semble avoir traversé les siècles depuis les ruelles de Subure à cheval sur un poney aux yeux de cauchemar, c'est l'incarnation même de la jeune Pannychis, que j'ai tant aimée quand j'avais dix-huit ans et que je lisais le Satiricon sur un banc des Tuileries."

    C'est très bien d'être cultivé, et je le suis clairement moins que lui, et je suis aussi plus jeune que lui, mais quand cela empêche de comprendre une idée c'est vraiment dommage. En plus je suis sûre qu'il est précis dans ce genre de descriptions, puisqu'il est très pertinent pour le reste du livre.
    Mais pour moi c'est dommage de décrire et de caractériser un personnage en s'en remettant à un langage qui n'est pas universel, puisque les références sont quand même fragiles. Tous les lecteurs n'ont pas les mêmes.
    Quand ça fait étalage comme ça, c'est dommage.

    bref je n'ai plus de blog alors je tartine ton blog ahah

  2. Moi aussi je l'attendais ce billet et tu achèves de me convaincre que ce roman n'est pas pour moi. Il a l'air très bien écrit mais ça ne suffit pas : la plupart des passages que tu cites me mettes vraiment mal à l'aisé. …

  3. Merci pour ta critique ainsi que le commentaire de Coralie qui comme Papillon me confirme que ce livre n'est pas pour moi ! En tout cas tu me rassures car j'ai lu d'autres avis négatifs et je me demandais s'il avait sa place dans toute la liste des nommés pour les prix littéraires.

  4. Ouh quand-même! Alors je ne suis pas prude et je comprends que ce roman plaise mais il n'est pas du tout pour moi; d'abord pour cette phrase sur les petites filles, ensuite parce savoir que les passages sur sa relation avec Eva, je m'en fiche. Et je note le gros bémol de Coralie. Tous mes doutes sont donc levés, je ne le lirai pas.

  5. Bien écrit ? Je trouve les citations choisies par toi , Eva, ou par Coralie tour à tour obscures, alambiquées ET cul cul la praline à la fois ! Et qu'est ce que ça s'écoute parler … Sans moi 🙁

  6. Ce roman ne me faisait pas très envie, je le trouvais malsain (l'histoire vraie d'Eva l'est déjà)…le fait qu'il paraisse sur fond de scandale (tentative d'Irina Ionesco d'en faire retirer des passages) et le snobisme intello de l'auteur me rebutaient aussi..
    Ta chronique est passionnante mais ce roman n'arrivera pas jusqu'à ma PAL ��

  7. @Tant qu'il y aura des livres : ah c'est clair que le procès intenté à la mère par Eva n'était pas volé!
    @Virginie: tant pis, c'était bien essayé ^^
    @Jérôme : bon ben je ne suis pas une vile tentatrice…moi 😉

  8. J'ai aimé l'écriture tout comme toi, avec de très beaux passages vraiment bien écrits mais le fond ne m'a pas convaincu. J'ai moi aussi trouvé qu'il s'écoutait parlé et qu'il nous parlait plus de lui que d'elle. C'est un peu mentir sur la marchandise, si je peux me permettre cette légèreté ;^)

  9. Vraiment je suis désolée, mais je vais passer mon tour, ton billet confirme ce que j'avais ressenti sur la plateau de LGL, c'est glauque et malsain et on se complait là dedans. Peut)être que si mes hormones de grossesse ne travaillaient pas comme ça, je pourrais aller au delà, mais clairement, au coeur de tout ça, il y a quand même la déviance des adultes sur de très jeunes filles voire des fillettes, et ça vraiment, non même bien écrit, je ne peux pas.

  10. C'est marrant parce qu'on a eu les mêmes ressentis, mais moi c'est surtout le malaise qui m'a marquée. Oui il manie bien la langue mais seulement parfois et c'est un peu posé comme un cheveu sur la soupe ou comme si tu mangeais du caviar dans un bic Mac ! Bref j'ai été très déçue. J'ai failli plusieurs fois laisser tomber mais je voulais savoir où il allait… Pas bien loin pour moi. Mais ça n'empêche pas qu'Eva est un très joli prénom 😉
    Bref ma critique sera en ligne sur mon blog jeudi je pense ! Et oui Mior je suis d'accord avec toi, il d'écoute parler, se regarde écrire tout le long du bouquin…

  11. @Zaza : tu me fais rire avec ton big mac au caviar ^^ merci pour le prénom, je guetterai ton billet !!

    @Galea : tout n'est pas glauque et malsain dans le livre, loin de là, mais on parle quand même de deux êtres assez particuliers…

    @Estelle : Eva est quand même très présente dans le texte, mais c'est vrai qu'il parle beaucoup d'elle à travers son propre prisme, de comment il la voit, de ce qu'elle lui apporte, des souvenirs qu'elle réveille en lui

    @Mior : au-delà des citations, dans sa globalité, je trouve quand même que Liberati manie très bien la langue. Mais effectivement je pense que ce livre n'est pas pour toi, et qu'il t'agacerait beaucoup!

    @Delphine Olympe : j'ai l'impression que tu n'es pas la seule ^^

  12. @ Fleur : oui mais Coralie a choisi l'exemple extrême 😉 je pense en effet que tu n'aurais pas vraiment apprécié le livre, même si quelques passages t'auraient sans doute plu

    @Valérie : au moins,c'est clair!

    @Electra : avec ce livre, je pense que c'est tout ou rien : ou on accroche, ou on déteste

    @ Coralie : je ne pense pas vraiment que ce soit un étalage de culture, c'est plutôt sa posture de néo-romantique velours et vieilles dentelles ^^ effectivement, il y a des passages qui sont clairement ampoulés…même si je ne connais pas du tout les personnages ou les livres auxquels il fait allusion, tant que je vois à peu près l'image qu'il cherche à créer, cela ne me dérange pas plus que cela, car cela colle avec le personnage et l'ambiance du livre. Mais c'est sûr que ça peut rebuter le lecteur et rendre la lecture plus ardue.

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