Le Journal de mon Père -Jiro Taniguchi

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4 coeurs

Après avoir relu avec plaisir « Quartier Lointain » de Jiro Taniguchi, j’avais envie de redécouvrir « Le Journal de mon Père », l’autre titre phare du célèbre mangaka.

Les deux ouvrages possèdent de nombreuse similitudes. Comme dans « Quartier Lointain », il est question ici du retour d’un homme dans sa ville natale après une longue absence, et de sa confrontation avec des souvenirs douloureux de sa jeunesse. Dans « Quartier Lointain », le traumatisme portait sur la disparition inexpliquée du père, et sur la mort de la mère rongée par le chagrin. « Le Journal de mon Père » évoque quant à lui le divorce des parents et le départ de la mère, qui avaient provoqué chez Yoichi, le héros de l’histoire, un ressentiment envers le père et une volonté de prendre de la distance avec le foyer familial. Pas de fantastique ici, Yoichi ne se retrouve pas dans la peau de celui qu’il était adolescent pour revivre sa jeunesse, mais arrive dans sa ville natale pour les funérailles de son père, qu’il n’avait pas vu depuis quinze ans. Alors qu’il pense être accueilli avec distance par sa famille, en raison de sa longue absence et de son manque d’implication, sa sœur aînée et son oncle maternel sont au contraire très bienveillants à son égard. C’est par une longue discussion avec eux qu’il va revivre des épisodes clé de son enfance, et se rendre compte qu’il avait très mal jugé son père.

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Jiro Taniguchi

Le récit alterne discussions entre Yoichi et sa famille à la veillée funéraire de son père, et flashbacks dans son enfance et son adolescence. On y découvre ses parents, qui tiennent un salon de coiffure, et travaillent dur dans le Japon de l’après-deuxième guerre mondiale. Le grand incendie qui ravage leur ville va aussi faire imploser la famille : le père se consacre corps et âme à son travail, pour reconstruire son salon et sa maison, complètement détruits, et parvenir à rembourser l’argent que sa belle-famille lui a prêté. Se sentant délaissée, ne comprenant pas l’attitude de son mari, la mère se rapproche de l’instituteur des enfants. Quand celui-ci est muté, elle s’enfuit avec lui, laissant derrière elle les enfants. Yoichi, trop petit contrairement à sa sœur, n’a rien vu venir, et n’a pas compris pourquoi sa mère était partie. Il a rejeté la faute sur son père, un homme taciturne qui se réfugie dans le travail, et n’a plus qu’une idée en tête : partir de la maison, faire sa vie loin de sa ville natale, et ne plus jamais revenir. Lorsqu’il échange avec sa famille, Yoichi découvre que son père était un homme bon, qui a toujours tout fait pour le bonheur et le bien-être de sa famille. Il réalise qu’il a fait beaucoup de peine à son père en prenant le parti de sa mère – alors qu’elle a refait sa vie et n’a rapidement plus donné de nouvelles –  en n’acceptant pas sa belle-mère, une femme douce et gentille, ravie d’avoir des beaux-enfants, et en n’incluant pas sa famille dans sa vie d’adulte.

« Le Journal de mon Père » est un ouvrage émouvant et relativement moderne : même si le divorce a ici lieu dans les années 50, l’incompréhension, le manque de communication, le ressentiment qui en découlent sont des situations que l’on retrouve toujours de nos jours. Il faut que son père décède pour que Yoichi ait une vraie conversation  à cœur ouvert avec sa sœur et son oncle et comprenne qui est vraiment son père, mais il est trop tard, des décennies ont été gâchées et l’on ne peut pas revenir en arrière. Yoichi réalise que durant son enfance et son adolescence, il a été aveuglé par la douleur d’avoir été séparé de sa mère, et qu’arrivé à un âge où il aurait pu prendre du recul et avoir une vision d’adulte sur la situation, il est parti à Tokyo et a coupé les ponts avec sa famille, se privant de l’occasion de comprendre son père.

Les dessins de Taniguchi sont vraiment très beaux et réalistes, et reflètent admirablement tant l’émotion que le rythme de l’histoire – notamment l’épisode du grand incendie. Le récit est très maîtrisé, et très équilibré entre période contemporaine et flash-backs. Comme toute l’oeuvre de Taniguchi, c’est un ouvrage qui est accessible à des personnes qui ne lisent pas de bandes dessinées ou de mangas.  « Le Journal de mon Père » est quand même moins riche à mes yeux que « Quartier Lointain », car le processus littéraire est beaucoup plus classique –  il n’y a pas toute cette confrontation du personnage adulte à un contexte adolescent, qui donnait une vraie profondeur au récit. Je conseillerais donc à ceux qui ne connaissent pas encore Taniguchi, et qui voudraient lire ces deux ouvrages, de commencer par « Le Journal de mon Père »  avant de passer à « Quartier Lointain », afin d’appréhender ces livres de façon crescendo.

Publié chez Casterman, traduit par Marie-François Monthiers, 280 pages

6 thoughts on “Le Journal de mon Père -Jiro Taniguchi

  1. Zut, je vois que tu lui préfères quand même « Quartier lointain ». C’est vrai qu’il est plus classique que « Quartier lointain ». En revanche, j’ai trouvé que les dessins sont beaucoup plus forts et émouvants (surtout ceux où les personnages ne parlent pas).
    Je viens de lire « Elle s’appelait Tomoji » et j’ai beaucoup aimé (j’ai failli pleurer à un moment donné, ce qui ne m’arrive jamais devant des romans graphiques).

    1. ah oui j’ai trouvé que « Quartier Lointain » lui était supérieur, l’histoire est plus riche, et mieux maîtrisée à mon goût… Mais il n’empêche que « Le Journal de mon Père » est quand même un excellent ouvrage. Je note « Elle s’appelait Tomojo »

  2. Un très bon souvenir de lecture ! j’ai beaucoup aimé les deux (je les ai lus il y a fort longtemps) et donc je suis contente de me rappeler de l’histoire – j’ai lu une bande-dessinée du même auteur il y a quelque temps mais là je me suis ennuyée ! je préfère ses histoires plus « personnelles »

    1. j’en ai lu d’autres également, que j’avais moins aimés… Pour moi « Quartier Lointain » et « Le Journal de mon Père » sont vraiment ses oeuvres majeures

  3. Je viens de m’acheter la nouvelle édition qui vient de sortir, je ne l’avais lu qu’en l’empruntant à la bibliothèque et je voudrais vraiment que ce récit magnifique trouve une place sur mes étagères.

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