Daddy Love – Joyce Carol Oates

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J’ai beaucoup lu Joyce Carol Oates quand j’étais plus jeune, et puis j’ai progressivement, et sans raison particulière, mis de côté cette auteure jusqu’à l’an dernier, où j’ai lu la réédition de « Premier Amour ». Joyce Carol Oates a la faculté de rendre dérangeant n’importe quel sujet et je me demandais donc comment elle traiterait le thème difficile et glauque de l’enlèvement d’enfant et de la pédophilie. Clairement, le fait que le roman soit court (environ 250 pages) a joué en sa faveur, me lancer dans un pavé de 800 pages sur ce sujet m’aurait fait trop peur.

En 2006, Dinah Whitcomb se dirige avec son fils Robbie, 5 ans, vers sa voiture garée sur le parking d’un centre commercial lorsqu’elle est violemment frappée par un homme qui s’enfuit avec Robby à bord d’un monospace, malgré les efforts de la mère qui s’accroche au véhicule. Malgré les recherches, ni l’homme ni l’enfant ne sont retrouvés, et Dinah – que l’attaque a laissée handicapée et défigurée – et son mari Whit sont condamnés à attendre en espérant qu’un jour leur fils leur sera rendu vivant.  Robbie a été enlevé par un pédophile, Chet Cash, un prédicateur qui n’en est pas à son coup d’essai : Robbie est le quatrième enfant qu’il enlève. Le récit saute ensuite à 2012. Robbie, que Chet Cash a renommé Gideon, a 11 ans. Chet Cash le fait passer pour son fils aux yeux de tous : voisins, connaissances, école. L’enfant vit sous l’emprise de « Daddy Love », qui lui a raconté que ses vrais parents l’avaient abandonné et que Daddy Love l’avait sauvé d’une mort certaine. Daddy Love alterne sévices et récompenses pour tenir Gideon sous sa coupe. Mais si « Fils » se soumet en apparence, la rébellion monte progressivement en Gideon qui approche dangereusement de l’âge limite où son corps de pré-adolescent ne va plus intéresser Daddy Love, tout comme ses trois prédécesseurs, que le prédateur a éliminés à la puberté.

JCO
Joyce Carol Oates

Le récit est découpé en trois parties : tout d’abord l’enlèvement en 2006, dont la scène nous est répétée quatre fois, comme un disque rayé, comme l’histoire qui tourne en boucle dans la tête de Dinah. Jamais la mère ne pourra se remettre de la culpabilité de n’avoir pas senti le danger et d’avoir lâché la main de son fils, même si elle s’est battue comme une lionne, y laissant sa mobilité et une partie de son visage. Puis on retrouve les protagonistes en 2012. Les Whitcomb ne savent pas si leur fils est mort ou vivant, et espèrent toujours qu’il reviendra. Le père et la mère remplissent comme ils le peuvent leur existence : vie associative, cours à l’université, relations amicales, relations extra-conjugales…En plus de la perte de son fils, et de sa culpabilité, Dinah doit aussi gérer son handicap physique – elle a beaucoup de mal à marcher – et le fait qu’elle soit défigurée. La jeune mère séduisante est devenue une femme brisée à l’intérieur comme à l’extérieur. Le couple est à la fois soudé et divisé par le drame : ils n’ont plus de vie commune mais ne peuvent envisager de se séparer. Dinah aurait aimé avoir un autre enfant, ce que son mari a toujours refusé. Whit, qui  cherche du réconfort extra-conjugal, dit qu’il ne peut pas quitter sa femme tant qu’ils sont dans l’expectative et que leur fils n’est pas de retour – mais si leur fils leur était rendu après une aussi longue attente, ce n’est pas à ce moment-là qu’il quitterait sa femme pour refaire sa vie. En parallèle on suit la vie quotidienne de Gideon et Chet Cash, alors que « Daddy Love » s’intéresse de moins en moins au « Fils », au fur et à mesure que le corps de celui-ci change. La troisième partie évoque le retour de Robbie chez ses parents, qui retrouvent en lieu et place de leur mignon bambin de cinq ans, un garçon meurtri de onze ans, qui a subi viols et violences pendant six ans, et a vécu sous emprise et dans la terreur sous une fausse identité et une fausse structure familiale.

L’écriture de Joyce Carol Oates n’est pas misérabiliste et ne se roule pas non plus dans des descriptions sordides de sévices – on sait que Robbie est régulièrement violé par Daddy Love, mais les violences sont plus suggérées que clairement détaillées. J’ai trouvé que le procédé narratif de répétition de la scène d’enlèvement était perturbant, mais finalement très bien pensé. La plume de Joyce Carol Oates est incisive, parfois ironique, et appuie là où ça fait mal. L’auteure n’a pas choisi comme prédateur un pédophile qui va violer sa proie puis la laisser partir ou la tuer, mais qui, au contraire, jouit également  du contrôle quotidien qu’il peut exercer sur l’enfant, et de la réussite de sa manipulation sur l’entourage, en flirtant tous les jours avec le danger et en se sentant plus malin que tous- il est très important pour lui que l’enfant ne soit pas dissimulé mais vive au cœur de la société avec lui, qu’il fasse croire avec succès que Gideon et lui soient père et fils et que lui-même soit reconnu comme un homme normal, voire même sympathique et bien intégré. L’emprise de Daddy Love sur Gideon est très bien décrite – ce mélange entre lavage de cerveau, sévices et récompenses qui fait que l’enfant, malgré certaines plages de liberté physique (quand il est à l’école, quand Daddy Love se déplace), n’est jamais libre dans sa tête et ne cherche pas à se confier à un adulte ou à s’enfuir. Le délitement du couple Whitcomb est également très bien montré par l’auteure. Dommage cependant que l’on saute si vite d’une partie à l’autre – la partie où Robbie vit de nouveau avec ses parents m’a semblé un peu survolée, alors qu’elle aurait presque pu mériter un livre à elle seule. Le récit s’arrête alors que l’enfant n’est revenu que depuis quelques mois, même si Joyce Carol Oates laisse planer le doute non seulement sur ses capacités à surmonter son traumatisme mais aussi à éviter des dangers futurs. Mais de façon générale, il est rare que les livres s’intéressent à l’après – les récits s’arrêtent le plus souvent quand le kidnappé est retrouvé, quand le meurtrier est arrêté, ou quand le camp de concentration est libéré.

Sur un sujet très difficile, Joyce Carol Oates a réussi à écrire un livre accessible, à la violence plus suggérée que montrée. Le roman aurait pu être plus développé, mais en peu de pages l’auteure arrive cependant à en dire beaucoup – le format réduit du livre rendant également l’histoire plus accessible que si celle-ci avait fait l’objet d’un pavé. « Daddy Love » est un livre dérangeant non seulement par son thème mais également par le fait que l’horreur n’était pas dissimulée mais avait lieu en plein jour, en plein cœur de la société, et que personne n’a rien vu, ni même eu de vrais soupçons. Comme d’habitude, l’auteure joue avec nos peurs – les enlèvements d’enfants, les prédateurs indétectables grâce à une apparence aimable et affable… – pour livrer un roman qui met mal à l’aise, sans pour autant nous détourner de son oeuvre…

Publié le 7 Avril 2016 aux éditions Philippe Rey, traduit par Claude Seban, 272 pages.

22 thoughts on “Daddy Love – Joyce Carol Oates

  1. Froid dans le dos, un nœud dans la gorge, l’estomac au bord des lèvres durant toute ma lecture. J’ai trouvé ce roman brillant, réaliste et finalement désespéré. La claque finale m’a achevée ! Je ne l’oublierai pas de sitôt !

  2. Je viens d’acheter une de ses premières oeuvres – je ne l’ai jamais lue – et je passe mon chemin pour celui-ci ! l’histoire ne me tente absolument pas même si elle est bien traitée. J’ai croisé le livre de Natasha Kampusch par hasard lors de l’une de nos virées québécoises et j’ai lu une interview d’elle récemment – je pense que je ne pourrais pas oublier que des enfants ont vraiment vécu ce cauchemar – si lire des témoignages sur les camps de concentration ne me dérangent pas, j’ai plus de mal avec ce type de romans.

      1. Oui et fière de l’être ! Je veux dormir la nuit … et puis peut-être que je réagis par rapport à ma propre histoire 😉 mais je sais que je passe mon chemin sur des romans que toi tu aimes beaucoup ! comme ça tu les lis pour moi et c’est très pratique LOL

    1. en plus quand il s’agit d’enfants qui vivent plusieurs années en compagnie de leurs ravisseurs en subissant des sévices, il y a aussi la partie Syndrome de Stockholm, qui met toujours très mal à l’aise…

      1. le film Room (adapté du roman éponyme) m’avait énormément gêné car il donnait une vision presque « joyeuse » de ce genre de situation : si elle se plaint en grandissant, faites-lui un gosse et elle sera occupée .. et en plus elle inventera un monde pour son enfant.. j’avais l’impression de voir un film qui s’adressait aux pédophiles qui n’osaient pas franchir le pas et là ils repartaient avec le mode d’emploi…
        oui, je suis dure mais bon je le vois comme ça ..

          1. J’ai lu et vu le film. Pour moi, il n’y a rien de comparable entre les deux. Le roman éclipse complètement le film. Toute la «magie» du roman repose sur sa narration, au demeurant très particulière. J’en garde une excellent souvenir.
            Electra, tu admettras que, malgré certaines de mes lectures glauques, je dors TRÈS bien, comme tu as pu le constater!

    1. le truc c’est que j’ai tellement lu de commentaires à propos de la fin, positifs ou très négatifs, que je m’attendais à quelque chose de beaucoup plus dingue … Mais c’est vrai qu’elle sait comment distiller le malaise jusqu’au dernier mot du récit…

  3. Je n’aime pas tellement Joyce Carol Oates, j’ai lu plusieurs de ses romans mais si les sujets me plaisaient bien, je n’accroche pas vraiment avec son écriture. Et là le thème… Mais je pense qu’un roman sur l’après : la reconstruction, les retrouvailles avec des parents aimants, vivre avec ce lourd passé, subir les regards et la pitié des autres,… ce serait plutôt intéressant.

  4. C’est pour ça que j’adore les livres de Ouates généralement (même si Une vie a été laborieux à lire), j’ai vu Daddy Love en librairie sans l’acheter et c’est en lisant ta critique que je regrette un peu. Du coup je vais arranger le tire très prochainement.

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