L’Administrateur provisoire – Alexandre Seurat

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4 coeurs

Comme beaucoup, j’ai découvert Alexandre Seurat l’an dernier avec son premier roman, « La Maladroite », qui évoquait le sujet délicat de la maltraitance des enfants. L’auteur revient avec « L’Administrateur Provisoire », un livre très différent, mais lui aussi sur un sujet difficile : la collaboration en France pendant la Seconde Guerre Mondiale.

« L’Administrateur Provisoire » nous parle de cette collaboration professionnelle, officielle, couverte par des contrats de travail. L’arrière grand-père du narrateur, Raoul H. était « administrateur provisoire » dans la France de Vichy. Il était donc chargé de l' »aryanisation » d’entreprises ou d’immeubles qui appartenaient à des personnes juives,  les gérant à leur place « en bon père de famille » (article 7 de la loi de Juillet 1941) ou les vendant à des personnes non juives, dépossédant donc les propriétaires de leurs sociétés, biens et sources de revenus.

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Alexandre Seurat

Le narrateur apprend par son oncle maternel les agissements peu glorieux de son arrière-grand-père et décide d’en savoir plus. Il tombe des nues en découvrant que tout le monde est au courant dans sa famille, mais que ce fait a été facilement digéré – « c’était l’époque qui voulait ça », « il a fait ça temporairement pour que son fils soit libéré de l’oflag où il était détenu ». Pourtant, en se rendant aux Archives, il se rend compte que cet homme a été inquiété après la guerre, mais aussi PENDANT la guerre, tant son comportement était abject envers les personnes dont il administrait les biens – les harcelant, les menaçant et s’enrichissant sur leur dos. Mais personne dans sa famille ne s’intéresse aux victimes, ces anonymes qu’on a dépouillés de leurs entreprises, de leurs revenus avant de les déporter – et qu’une veuve s’estime contente si, après procédure, elle récupère trente-sept francs sur le patrimoine qu’on a volé à son mari mort à Auschwitz, après tout elle n’est même pas française…

Il y a un petit côté modianesque dans ce livre – d’ailleurs Modiano est évoqué dans le récit, tout comme (je pense) Emmanuel Carrère, dont le grand-père était aussi collaborateur. Si l’histoire de Raoul H. ne dérange pas plus que cela trois générations, c’est à la quatrième que le malaise ressort : le narrateur interroge et enquête tandis que son frère, très présent dans le récit mais de façon assez mystérieuse, semble être mort de ce mal-être. Un jeune homme exalté et instable, qui ne rêvait que de se battre avec des skinheads et voulait se faire tatouer le matricule de Primo Levi sur le bras. Leur mère, déjà, même si elle ne s’intéressait pas au passé trouble de son grand-père, était complètement obsédée par le judaïsme et pensait être juive. Le narrateur, seul contre tous – sa famille ne comprend pas son attitude, même ses amis se demandent en quoi ça le concerne – cherche la vérité nauséabonde, nomme et fait revivre les victimes. 

Il est parfois difficile de s’y retrouver entre tous les membres de la famille qui sont cités – le côté maternel, celui qui est concerné, mais aussi le côté paternel – et l’écriture, bien qu’assez froide et précise, est troublée par tous les cadavres qui jonchent cette histoire – victimes de l’arrière-grand-père, frère décédé, mais aussi cadavre d’une histoire familiale réécrite, et d’une respectabilité qui vole en morceaux – et par le fort côté onirique. Le narrateur rêve énormément, et le récit est parsemé de ses rêves étranges et dérangeants.

 Ce récit est inspiré de la véritable histoire familiale d’Alexandre Seurat, l’homme du titre étant son arrière-grand-père Raoul Hannoyer. On peut trouver sur ce site le témoignage de l’auteur concernant Ludwig Lackenbacher, un des administrés, appelé Ludwig Ansbacher dans le livre.

Alexandre Seurat, qui avait montré avec « La Maladroite » qu’il savait écrire sans pathos, livre un texte à la fois digne et personnel sur son passé familial. « L’Administrateur provisoire » est un récit parfois un peu confus, mais c’est une enquête passionnante et un éclairage très intéressant sur une période très sombre de l’histoire française.

Publié en Août 2016 aux éditions du Rouergue, 192 pages.

9e lecture de la Rentrée Littéraire 2016.

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25 commentaires sur “L’Administrateur provisoire – Alexandre Seurat

  1. J’avais beaucoup aimé la Maladroite – le sujet ici m’intéresse moins, peut-être parce que déjà évoqué ? Mais c’est toujours intéressant de voir comment plusieurs générations peuvent subir les agissements d’un aïeul …
    et ça montre de nouveau une image vraiment nauséabonde de l’histoire française – étrange pays divisé entre ceux qui ont aidé et soutenu les Juifs (70% des Juifs français ont survécu, le taux le plus fort en Europe) et ceux qui ont profité pour s’enrichir sur leur dos et leur voler leurs vies, leurs biens.
    Je ne l’ai pas dans ma liste d’envie mais dans quelques mois (quand ma pàl aura retrouvé une taille raisonnable), pourquoi pas ?

    1. moi aussi en ce moment je priorise mes envies, car sinon je vais me laisser déborder!
      j’ai beaucoup vu passer cette statistique des 70 ou même 75% des Juifs français qui ont survécu, mais j’ai peur que toute la nuance soit dans le terme « français »: entre les Juifs qui n’étaient pas français, souvent des pays de l’Est, et ceux qui étaient naturalisés et à qui on a annulé la naturalisation, je doute que les 3/4 des Juifs qui étaient en France à cette époque aient survécu…

  2. Pas vraiment étonnant que le malaise ressorte à la quatrième génération. Sans doute est-il moins difficile, même si cela reste pénible, de s’interroger sur un membre de sa propre lorsqu’on ne le connaît pas directement… J’avais trouvé son premier roman très maîtrisé ; pourquoi pas lire aussi celui-ci ?

    1. je suis d’accord avec toi, le fait de n’avoir pas connu l’arrière grand-père doit aider à prendre de la distance… plus facile que si ça avait été quelqu’un qui l’avait élevé, comme le père, ou avec qui il avait eu de bons souvenirs d’enfance, comme un grand-père..

    1. c’est vrai que la construction de La Maladroite était beaucoup plus carrée…là, entre le côté onirique et les pensées du narrateur, le fil conducteur est beaucoup moins clair

  3. Je n’ai pas lu son premier roman mais j’ai eu l’occasion d’échanger avec lui sur un salon et je l’avais trouvé très intéressant. Je lirai certainement l’un ou l’autre de ses romans.

  4. Zut alors, je ne savais pas qu’il avait écrit un nouveau livre ! J’ai aussi adoré La Maladroite l’an dernier, c’était même un coup de coeur, un coup de poing plutôt.
    Au faut, question hyper logistique – comment as-tu réussi à mettre un « s » à commentaires sur ton blog ? Ca fait des mois que je galère à modifier mon thème WordPress pour ça et je ne m’en sors pas !

    1. c’est vrai qu’on en parle peu de ce nouveau livre …pour le S de commentaire, je ne sais plus, sans doute en changeant l’orthographe directement dans le code du thème?

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