« Les Mémoires de la Shoah » est une adaptation en bande dessinée par Théa Rojzman et Tamia Baudouin, trente ans plus tard, de la série de reportages qu’Annick Cojean a réalisée pour le journal « Le Monde », à l’occasion du cinquantenaire de la libération des camps en 1995.
Annick Cojean visionne des vidéos de survivants de camps de concentration, certes libérés et en vie, mais qui doivent vivre avec des souvenirs atroces, en portant le deuil de leurs proches morts – témoignages terribles, notamment d’une mère qui a dû remettre son bébé à un Nazi qui l’a tué, portés avec la force d’une histoire orale. « Comme si on menait une double vie…J’ai l’impression que ma tête est pleine d’ordures » dit une survivante. Et pire que de ne pas parler, il y a le fait de parler sans être écouté : « le récit non écouté est un traumatisme aussi grave que l’épreuve initiale ». Collecter ces entretiens, effectués par un organisme de l’université de Yale, permet également de mettre en évidence qu’il n’y a pas une histoire abstraite de six millions de Juifs, mais bien une somme de x expériences individuelles.
Annick Cojean, dans le cadre de ses reportages, va plus loin que d’écouter la parole des survivants. Elle rencontre également leurs enfants, victimes collatérales d’une Shoah qu’ils n’ont pas vécue directement mais dont le traumatisme leur a été transmis. « Ils n’étaient pas supposés naître comme leurs parents n’étaient pas supposés vivre. (…) comme d’improbables petits bourgeons sur un chêne calciné ».

Ce que je trouve très intéressant, et surtout pour l’époque (il y a trente ans), c’est qu’elle s’intéresse aussi aux enfants de Nazis, prenant contact notamment avec la fille de Goering (très fière de son père) ou le fils d’Hans Frank (qui hait le sien) : « on n’est pas plus coupable d’être enfant de bourreau que d’être enfant de victime » dit la journaliste. Ce qui est assez fou, c’est qu’un organisme, comme dans une sorte de processus de justice restaurative mais une génération après (c’est d’ailleurs le nom de l’initiative) provoque des réunions entre ces deux catégories de descendants, qui arrivent à dialoguer, à ne pas se détester, et finalement, à s’apaiser.

J’ai trouvé cette bande dessinée assez incroyable : Annick Cojean a traité ce sujet de mémoire de manière extrêmement novatrice, et Théa Rojzman et Tamia Baudouin ont brillamment adapté ses reportages – mention spéciale aux illustrations, très expressives, très psychologiques aussi, qui expriment les traumatismes vécus, portés et même les tourments que provoquent ces reportages sur la journaliste, qui n’en sort pas indemne.
Un très beau travail de mémoire, mais surtout d’enseignement et de transmission, comme le dit la citation de Simone Veil dans l’introduction au sujet de l’expression « devoir de mémoire » : « le seul devoir est d’enseigner et transmettre ».
Publié en 2025 chez Dupuis, 144 pages.



