En finir avec Eddy Bellegueule – Édouard Louis

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Avec ‘Réparer les Vivants’, ‘En finir avec Eddy Bellegueule’ est le roman incontournable de cette rentrée littéraire- même si le terme ‘roman’ est discutable tant ce livre est présenté partout comme une autobiographie, au grand dam de la famille d’Edouard Louis, dont le vrai nom, aussi surprenant que cela puisse paraître, est effectivement Eddy Bellegueule.

Eddy est né doublement différent : il a des aspirations culturelles et intellectuelles dans une famille plutôt Groseille, et est homosexuel et efféminé dans un milieu où on vénère les ‘durs’, les hommes qui aiment boire, se battre, jouer au football et parler fort. Alors forcément, son enfance et son adolescence ne sont pas de tout repos, que ce soit dans le cadre familial, le village ou au collège.
J’ai moi-même grandi dans un trou paumé, même s’il n’était pas en Picardie, et ai retrouvé dans ce livre des situations, des conversations, des façons de parler que j’ai connues dans mon enfance. J’ai trouvé qu’Edouard Louis décrivait et analysait de manière très juste et vivante ce monde que les Américains appelleraient ‘white trash’. Des parents comme ceux d’Eddy, qui parlent fort, ont un vocabulaire limité, alignent les poncifs, sont souvent vulgaires, ont toujours vécu au village, ont des loisirs très peu intellectuels –télé , picole chez les voisins, bastons- j’en ai côtoyés, et cela ne veut pas dire qu’ils n’aiment pas leur enfant ou n’en sont pas fiers, même s’ils n’ont probablement pas su réagir pour protéger et soutenir Eddy, même si le père peut se comporter de manière bête et sadique quand il dit à son fils qu’il ne l’emmènera pas passer son audition de théâtre nécessaire pour être admis au lycée ou qu’il lui cache pendant un mois l’enveloppe qui contient les résultats. La grande ville, l’étranger font peur, et le fait de n’être confronté depuis toujours qu’à ses semblables-famille, voisins -n’aide pas à réaliser que l’on pourrait vivre autrement, aspirer à mieux.
J’ai été particulièrement émue par la finesse de la description du harcèlement au collège par ‘le grand roux et celui au dos voûté’ : une description quasi cinématographique de la violence des coups et des crachats, mais aussi une décortication du mécanisme du lien psychologique qui se crée entre harceleurs et harcelé : ils deviennent les personnes les plus importantes du monde d’Eddy, qui s’inquiète pour eux quand ils semblent tristes ou perturbés, ils ressentent de la fierté pour Eddy quand celui-ci est mis en avant lors de la représentation théâtrale.
Les tentatives d’Eddy pour sembler ‘normal’, pour se conformer aux attentes de ses parents-un garçon viril, qui aime traîner à l’arrêt de bus avec ses copains, picoler, conduire une mobylette, sortir en boite très jeune et courir les filles- m’ont également beaucoup touchée : connaitre les membres des équipes de foot par cœur, refréner ses gestes, draguer les filles en suivant toute la procédure de mise… là aussi beaucoup de situations faisaient écho à ce que j’ai pu observer durant mon enfance et adolescence, et sonnaient très vrai-même si j’ai été très étonnée qu’une jeune femme de dix-huit ans comme Sabrina puisse accepter de sortir avec un ado à peine pubère de…treize ans ?
Cette conscience que la seule échappatoire, la seule possibilité de survie est de quitter le village, pour pouvoir enfin être soi, et peut-être trouver des semblables, est également très marquante, et j’imagine le choc d’Eddy Bellegueule qui se retrouve confronté à un univers bourgeois, intellectuel et policé aux antipodes du milieu où il a grandi- d’ailleurs, sa première réaction, de trouver que les autres élèves ont tous l’air de ‘pédales’ m’a vraiment faire rire.
C’est d’ailleurs la grande question- qui trouvera peut-être sa réponse dans un prochain livre : comment le petit Eddy Bellegueule qui arrive en seconde, option théâtre, avec sa veste de sport Airness rouge et jaune, des résultats scolaires très moyens et un bagage culturel très faible, devient-il en l’espace de très peu d’années Edouard Louis, Normalien de 21 ans, auteur d’un ouvrage sur Bourdieu ?
‘En finir avec Eddy Bellegueule’ est donc un livre qui m’a beaucoup plu et marquée, par sa description à mes yeux très juste du milieu white trash à la française, et par son type de personnage principal, cher à mon cœur- l’adolescent en marge et solitaire que je retrouve dans la plupart de mes livres favoris.
C’est le coup de coeur de Laure dans notre podcast BIBLIOMANIACS de Mars.
Merci à Coralie qui m’a prêté cet ouvrage !
Publié le 3 Janvier 2014 aux Editions Seuil, 219 pages.

13 commentaires sur “En finir avec Eddy Bellegueule – Édouard Louis

  1. Ses pauvres tentatives d'être comme les autres sont vraiment très tristes. Lui, mais aussi les autres enfants de cet âge ne savent pas encore que c'est d'être différent qui fait la richesse. Et en l'occurrence pour lui, c'est vraiment le cas, même s'il a dû payer cher pour l'assumer. De vraiment beaux débuts en littérature.

  2. Pour l'instant j'ai laissé de côté la lecture de cet auteur (dont j'étais tombée amoureuse à LGL), il déclenche trop de passions. j'attends que ça se calme pour le lire sans a priori, parce que j'ai l'impression que c'est un peu "dis moi si tu aimes Eddy Bellegueule, je te dirai où tu habites et qui tu es"….

  3. J'ai beaucoup aimé aussi comme tu le sais déjà.
    et j'ai souvent pensé à l'expression white trash pour lequel on n'a pas d'équivalent.

    Ton article est très complet et intéressant !

    1. merci Coralie 🙂

      j'ai vu white trash être traduit par "racaille blanche" dans certains livres, mais ça sonne bizarrement…je pense que l'équivalent est plutôt "France d'en bas", non?

  4. J'ai moi aussi beaucoup aimé ce roman, et n'ai pas compris les critiques qui lui reprochent son manque de recul et sa manière caricaturale de décrire son milieu…. Comme toi, j'ai connu des lieux qui ressemblent à celui que décrit Edouard Louis, et reconnu certains comportements, certaines façons de penser…

  5. c'est peut-être parce que ses parents se sont plaints en disant que c'était n'importe quoi….cela dit je pense que pour quelqu'un qui a toujours vécu à Paris dans un milieu assez aisé, cela peut sembler extrèmement exotique, voire complètement irréaliste…

  6. tu le sais, j'ai eu la même lecture que toi de ce livre et je suis contente de voir que je en suis pas seule, car jusqu'ici j'avais vu surtout des billets contre qui ne semblaient pas voir la même chose que moi. "White trash", c'est tout à fait ça : je dirai en français "des gros beaufs"…Des gens qui peuvent se permettre de de maltraiter moralement leur enfants mais qui ne supportent pas après qu'on leur mette ne nez dedans… Ce roman / récit, aura j'espère le mérite de faire réfléchir sur la pauvreté (pas uniquement financière) et sur l’homosexualité.

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