Comment les rabbins font les enfants – Delphine Horvilleur

4 coeurs
 .
Delphine Horvilleur est l’une des deux femmes rabbins en France, et j’ai toujours trouvé ses interventions très intéressantes, que ce soit à la télévision ou dans des interviews. Avec un titre aussi original et accrocheur que « Comment les rabbins font les enfants », je ne pouvais pas passer à côté de cet essai consacré à la transmission, et j’ai bien fait car il est passionnant, et à portée universelle : bien que le sous-titre soit « sexe, transmission et identité dans le judaïsme », pas besoin d’être Juif ou d’appartenir à une religion pour comprendre et être intéressé par ce texte.
 .
Dans un contexte actuel de repli communautariste et identitaire, l’auteur se pose la question de la transmission entre les générations. Puisqu’elle est rabbin, son point de départ est plutôt religieux, mais la transmission n’est pas réduite à ce domaine, elle concerne aussi les valeurs et l’histoire familiale. Delphine Horvilleur s’appuie sur des épisodes de la Bible (Genèse, Exode, Esaü et Jacob…), sur des travaux de psychologie, mais aussi sur la culture populaire, pour s’interroger sur ce qui façonne un individu, le propre de l’homme n’étant pas le langage « mais le fait qu’il ait besoin d’un autre pour l’acquérir ». Dès son plus jeune âge, l’être humain a besoin de l’influence des autres pour se développer, et doit donc trouver son chemin entre conscience de son appartenance et poids de son héritage, le tout sous l’influence de l’époque dans laquelle il vit.
.
Afficher l'image d'origine
Delphine Horvilleur
J’ai été particulièrement intéressée par la relecture que fait Delphine Horvilleur des grands épisodes bibliques que chacun connait, mais de loin ou de façon inexacte. Par sa connaissance des textes bibliques, et de l’hébreu, et donc de la racine et de la polysémie des mots ( il n’y a pas de voyelles en hébreu, donc un même assemblage de consonnes peut avoir plusieurs sens), elle déroule une histoire bien éloignée de celle qui est communément connue, et c’est passionnant : Adam qui reçoit l’injonction de quitter ses parents…alors qu’il n’en a pas ; Abraham, le « père des nations » qui est aussi un fils rebelle ; les Hébreux dans l’Exode, quittant leur mère Egypte pour trouver la terre promise comme un homme doit quitter ses parents pour s’unir à sa femme, la victimisation de Caïn alors que Dieu lui propose la résilience, Eve qui ne réussit plus à verbaliser son désir à la suite de la transgression et qui perd son statut d' »hommesse », partenaire d’Adam, pour devenir la « Mère » ultime…
J’ai pris énormément de notes pendant la lecture de cet essai, car tous les passages sont vraiment instructifs tout en restant très accessibles. L’étymologie en hébreu est passionnante, par exemple « le mot mutisme (ilem) est de la même racine que le mot violence (alimout) – celle-ci aurait toujours étymologiquement quelque chose à voir avec l’incapacité de dire »
 .
En partant de l’exemple de la fête de Pessah (la Pâque juive) où les jeunes générations doivent poser une série de questions, l’auteur met en avant le fait que la jeune génération doit avoir été éduquée à s’intéresser au passé, à prendre l’initiative de poser des questions : au lieu de se contenter de reprocher à ses parents de n’avoir rien transmis, il faut aussi savoir aller vers eux pour leur poser des questions. « Contrôle » et « parabole » en hébreu sont les déclinaisons d’une même racine : comme la parabole contourne pour mieux appréhender, reprendre le contrôle de son héritage permet d’éviter la transmission -réplication.
Il y a un vrai message prônant la communication et l’ouverture dans « Comment les rabbins font les enfants » de Delphine Horvilleur. Fustigeant le fondamentalisme, « un refus d’expansion qui prétend que le texte a déjà tout dit et que seules les lectures passées sont valides », l’auteur insiste sur le fait que l’on doit faire de la nouvelle génération des « lecteurs », car « la pérennité du monde, comme celle de chaque tradition, dépend des relectures à venir ».
J’ai beaucoup apprécié « Comment les rabbins font les enfants », un livre que j’ai trouvé très intelligent et ouvert d’esprit. La relecture des épisodes bibliques et l’utilisation de l’étymologie de l’hébreu m’ont passionnée, et même s’il y a des passages vraiment orientés sur le judaïsme – libéral, bien sûr, puisque c’est le courant de Delphine Horvilleur – notamment sur qui est juif, sur la conversion, sur la circoncision – la plus grande partie de ce livre peut être appréhendée par tout un chacun, quelque soit sa religion, ou son absence de religion, puisque la transmission nous concerne tous, que ce soit en tant qu’enfant ou en tant que parent. J’ai vu que Delphine Horvilleur avait également publié un livre nommé « En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme » que je vais aussi me procurer, car j’ai aimé la façon dont l’auteur traite de thèmes universaux, avec un angle religieux certes, mais abordés de manière très accessible pour tous.
Publié le 14 Octobre 2015 chez Grasset, 216 pages.
34e participation au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015 organisé par Hérisson
Contribution au Mélange des Genres dans la catégorie « Essai »

6 commentaires sur “Comment les rabbins font les enfants – Delphine Horvilleur

  1. Je trouve ton billet intéressant. Je ne suis pas du tout religieux ni croyant, par contre la sexualité et la façon dont elle est vécue dans la société, ça m'intéresse. L'identité aussi et la transmission des valeurs entre générations. Ça pourrait être instructif!

  2. Je connais Delphine Horvilleur à travers des reportages, je suis persuadée que ses livres sont très intéressants !
    Mais avec une vague éducation catholique, 4 ans de catéchisme qui ne m'ont donné ni culture religieuse ni envie de lire la Bible, ne connaissant le judaïsme qu'à travers 2 livres de Chaïm Potok, je crains que cet essai ne soit trop savant pour moi…

  3. @ Clara : oui tout à fait, ce qui fait que son livre est très accessible et intéressant même pour des lecteurs qui n'ont pas de culture religieuse

    @ Anonyme : son livre n'est clairement pas destiné à un public averti, ni même juif ou religieux, ce qui en fait sa grande force, elle s'appuie sur des épisodes de l'Ancien Testament qui sont connus de tous (création d'Adam & Eve, la "faute" originelle, l'Exode…) et quand elle parle de fêtes ou faits religieux plus pointus, elle explique toujours comment cela se passe, le contexte, le déroulement… ce qui est vraiment intéressant, outre son point de vue sur la transmission (qui est finalement très universel), c'est sa relecture de ces épisodes religieux que l'on pense connaitre mais dont on a une vision "vulgarisée" qui ne correspond souvent pas à ce qui est réellement indiqué dans la Bible, ainsi que son travail sur l'étymologie de termes clés dans la Bible – c'est un livre qui se lit très bien, et qui n'a rien de fastidieux

    @ Gabriel : oui tout à fait, d'autant plus qu'elle a une vision très humaniste et progressiste et n'hésite pas à combattre les idées reçues en remettant des épisodes bibliques dans leur contexte et en revenant au texte d'origine pour montrer qu'il y a un énorme fossé entre ce qui est dit dans la Bible/ce qui a été traduit avec parfois des erreurs ou des contre sens monstrueux/ ce qui est communément véhiculé dans la culture populaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *