Celui qui va vers elle ne revient pas – Shulem Deen

« Celui qui va vers elle ne revient pas »…drôle de traduction pour « All who go do not return », un récit autobiographique de Shulem Deen, repéré chez Valérie. Une histoire effarante, un témoignage unique d’un Juif hassidique sur sa vie à l’intérieur de la communauté puis sur son processus d’émancipation.

Shulem Deen naît en 1974 dans une famille juive hassidique et, très jeune, il rejoint la communauté « skver » dont les membres vivent dans un petit village situé à une heure de New York. Cette communauté vit en vase clos, avec très peu de contacts avec l’extérieur, ne serait-ce qu’avec des Juifs dont la pratique de la religion serait moins extrême. Shulem se marie, ou plutôt est marié à dix-huit ans avec une jeune fille du même âge qui a été choisie pour lui, et qu’il n’a vu que quelques minutes. Ils auront bientôt cinq enfants. La famille possède un radio-cassette pour écouter des cassettes religieuses. Une nuit, Shulem allume la radio, ce qui est normalement interdit. Puis c’est une télé qu’il allume. Et enfin Internet. Shulem découvre les forums AOL et commence à échanger avec d’autres Juifs – il s’aperçoit que l’on peut être pieux d’une autre manière, mais aussi que l’on peut également ne pas être religieux… Ces échanges, ces informations le troublent, lui font prendre de la distance par rapport à la vie qu’il mène. Il ouvre même un blog sur ce sujet…mais les changements qui s’opèrent en lui se remarquent dans la communauté, et un jour la sanction tombe : Shulem est expulsé. Sa femme choisit quant à elle de rester dans la communauté avec leurs enfants. Shulem va devoir apprendre à vivre dans un monde qui lui est étranger, dont il ne connait pas les codes, et ceci en renonçant à sa famille.

Shulem Deen, avant et après

J’ai déjà lu plusieurs romans qui se passent dans les milieux hassidiques, notamment ceux de Chaïm Potok, mais c’est la première fois que je lis le témoignage d’un Juif Hassidique sorti de sa communauté, surtout d’un courant extrême dont le fonctionnement est proche de celui d’une secte. Shulem vient d’une famille anglophone mais la plupart de ses condisciples ne parlent quasiment que yiddish (on parle de jeunes Américains d’une vingtaine d’années dans les années 90 qui habitent à une heure de New York!) – comment dans ce cas parvenir à se débrouiller en dehors de la communauté, ne serait-ce que pour trouver un travail? Car le niveau d’éducation est très limité : les jeunes n’étudient quasiment que les textes bibliques et ont dans les matières « profanes » un niveau d’école primaire…Les familles sont fortement encouragées à avoir de nombreux enfants, mais les parents n’ont pas les compétences de base pour obtenir un emploi décemment rémunéré, et la majorité des foyers vit en-dessous du seuil de pauvreté, survivant grâce aux prestations sociales et aux coupons alimentaires. Si Shulem réussit à devenir programmateur informatique, c’est parce qu’il parle couramment anglais et qu’il a un niveau correct en mathématiques qui lui permet de suivre une formation. Avant même de s’intéresser à ce qu’il se passe en-dehors de la communauté, il jalouse les ultra-orthodoxes soignés et bien habillés qui eux ont fait des études et qui occupent des emplois bien rémunérés, alors que les Skvers vivotent et portent des barbes broussailleuses et des vêtements mal coupés.

Les trois phases du récit sont passionnantes, que ce soit la partie qui concerne la vie à l’intérieur de la communauté, le processus d’émancipation, puis la difficile adaptation au monde extérieur. C’est quand il cherche un travail que Shulem s’aperçoit du fossé qui existe entre la communauté et le monde extérieur et de son déficit en connaissances. Il va alors éprouver une énorme curiosité qu’il tente de combler en lisant tout ce qui lui tombe sous la main à la bibliothèque puis en écoutant la radio, puis en regardant des films (le film « Beethoveen » – le chien, pas le compositeur – est une révélation…ce qui en dit long sur le décalage de Shulem par rapport à la culture américaine…), puis la télé, et puis ensuite avec Internet, lieu d’échanges par excellence pour un homme qui se pose énormément de questions mais qui n’a personne qui peut y répondre dans la vie réelle et qui doit aussi cacher ses aspirations. Sa femme se fait complice car elle veut préserver sa famille, mais l’attitude de Shulem la perturbe énormément et cela crée des tensions dans leur couple. D’autant plus que Shulem prend de plus en plus de libertés et de risques, créant notamment un blog (!), « Hasidic Rebel ».  Shulem n’est pas juste attiré par l’extérieur, il va aussi perdre progressivement la foi durant sa quête…

Son expulsion de la communauté (pour « hérésie »!) en 2005 est le début d’une nouvelle vie, en accord avec son état d’esprit. Shulem va être soutenu par une association qui aide les Hassidim qui ont rejoint le monde laïque – il y a des scènes bouleversantes, car comment interagir avec des gens qui n’ont pas du tout la même histoire et les mêmes codes? Un jeune de l’association porte un tshirt AC/DC mais ne sait pas ce que c’est qu’un « groupe de rock »…Shulem achète un guide de conversation car il ne sait pas quoi dire aux gens qui l’entourent, toute sa vie précédente était régie par la religion. Et le fossé se crée avec ses enfants, qui n’ont plus rien en commun avec cet homme qui a rasé sa barbe, qui porte des jeans et des tshirts, ne fait plus shabbat, ne mange plus casher… Progressivement, les enfants prennent leur distance, sans doute instrumentalisés par la communauté, et finissent par refuser de le voir. Des enfants qui eux aussi, dès l’âge de dix-huit ans, vont se marier et mener cette vie que Shulem a quittée…

« Celui qui va vers elle ne revient pas » de Shulem Deen est un témoignage  assez unique. Difficile de ne pas être révolté par les conditions dans lesquelles vit cette communauté, maintenue dans la pauvreté et l’ignorance (je ne parle pas ici de l’érudition religieuse). Le parcours de Shulem Deen, sa soif de connaissances, ses questionnements, sont assez incroyables, et le livre montre bien le rôle qu’Internet a joué dans cette émancipation qui n’aurait peut-être pas été possible quelques années auparavant. Il y a quand même un sujet sur lequel j’aurais aimé en savoir plus : au détour d’une phrase, l’auteur évoque le fait que ses parents sont des « baal techouva », c’est à dire des Juifs élevés en dehors de la religion qui ont ensuite rejoint le Judaïsme et donc ici un courant extrême – si je comprends tout à fait que l’on devienne religieux, je suis surprise que des gens ayant d’abord connu le monde extérieur, ayant sans doute été à l’université, puissent cautionner de vivre dans une communauté où leurs enfants, leurs petits-enfants parlent à peine anglais, et ont un niveau d’études qui ne dépassent sans doute pas le CM1 ou le CM2 – les parents sont plusieurs fois mentionnés, notamment le père, qui est conférencier au sein de la communauté, mais Shulem Deen parle très peu de leur histoire, de leurs origines…y aurait-il pourtant un lien entre la démarche des parents et celle du fils quarante ans plus tard? 

« Celui qui va vers elle ne revient pas » de Shulem Deen est un récit qui m’a beaucoup marquée, et que je conseille chaudement. Même si l’on n’a pas une grande connaissance du judaïsme et des courants hassidiques, c’est un livre qui est accessible et se lit sans trop de difficultés. Un témoignage unique sur le Hassidisme, une démarche d’émancipation certes contée dans un contexte religieux mais finalement assez universelle, et le récit bouleversant d’une nouvelle vie à l’opposé de l’ancienne. A lire! 

Publié en Mars 2017 aux éditions du Globe, traduit par Karine Reignier Guerre, 352 pages.

31e lecture de la Rentrée Littéraire de Janvier 2017.

18 commentaires sur “Celui qui va vers elle ne revient pas – Shulem Deen

  1. Il me le faut ! tu sais aussi que je suis très curieuse au sujet de cette communauté 😉
    Pour ton dernier paragraphe, sur les parents de Shulem qui ont rejoint cette communauté et fermé ainsi les portes du monde à leurs enfants, je te conseille un ou deux documentaires sur n’importe quelle secte et tu comprendras que souvent les gens très « cultivés » ou « éduqués » tombent dans ces sectes et sont prêts à tout accepter au point même d’y sacrifier leurs enfants..

    mais merci, je vais me précipiter pour le dénicher !

    1. J’ avais moi aussi beaucoup aimé  » Je m’appelle ASHER LEV  » de Chaîm Potok.
      Ton billet m’ incite à poursuivre ma découverte des milieux hassidiques !
      Je n’ n’imaginais pas que certaines communautés juives pussent être plus en décalage avec la vie américaine du XXIème siècle que les Amish, par exemple !
      Je suis très tentée par ce témoignage sidérant…

    2. il y a assez peu de détails dans le livre sur les parents, mais leur attitude semble assez ambivalente : ils possèdent de nombreux livres, le père semble assez intellectuel, il est conférencier… c’est vraiment un angle sur lequel j’aurais voulu avoir plus de détails…

  2. Tu me donnes vraiment envie de lire ce livre, j’ai vraiment été interpellée par la communauté hassidique à New York avec les vêtements traditionnels, les femmes qui portent les perruques etc, c’était tellement en décalage avec le quartier que ça m’a donné envie d’en savoir un peu plus.

  3. Il me le faut aussi. J’avais lu le billet de Valérie et noté illico. Lorsque j’habitais à Montréal, je vivais dans un quartier où je côtoyais une communauté de juifs hassidiques. J’étais (et je demeure) intriguée. Enfin un témoignage qui me permettra de mieux comprendre…

    1. Tous les courants hassidiques ne sont pas similaires, les skvers semblent vraiment particuliers, mais c’est en tout cas un témoignage assez unique traduit en français…

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