Indian Roads – David Treuer

C’est grâce à Electra que j’ai entendu parler de l’auteur américain David Treuer, j’ai même eu l’occasion de le croiser avec elle l’an dernier au Festival AmericaAyant peu de connaissances sur la culture amérindienne, je me suis intéressée à son ouvrage « Indian Roads », réputé être « la Bible » sur le sujet.

David Treuer est en effet le fils d’un Juif autrichien qui s’est réfugié en 1938 aux Etats-Unis et d’une Indienne Ojibwé. Il a décidé d’écrire sur la vie dans les réserves (le titre en VO est « Rez Life : An Indian’s journey through reservation life ») après avoir fait la constatation que la plupart des Américains ne connaissent pas d’Indiens (il y en a environ deux millions aux USA) , et ne sont jamais allés dans une des 310 réserves indiennes du pays, n’ayant qu’une vision fantasmée ou faussée de l’histoire indienne : « Comprendre les Indiens d’Amérique, c’est comprendre l’Amérique. Ceci est l’histoire du lieu qui, paradoxalement, est le moins et le plus américain en ce XXIe siècle. Bienvenue sur la réserve ».

David Treuer nous livre un essai au contenu à la fois journalistique et personnel. Il commence souvent par évoquer une anecdote familiale ou une personne de son entourage avant de traiter une composante majeure de la vie dans les réserves. Et l’ouvrage est dense et complexe, car on s’aperçoit très vite que c’est la législation qui régit l’histoire des Indiens et aujourd’hui encore leur quotidien. En effet, la souveraineté sur les réserves  découle de traités signés entre les Américains et les Indiens après la loi de 1851 pour permettre la colonisation des terres (« Indian Appropriation Act ») : les Indiens renonçaient à certaines de leurs terres et se réservaient les autres pour leur propre usage, où ils pouvaient vivre sans être inquiétés et avoir des droits particuliers, notamment de chasse, de pêche, d’exploitation forestière…Si les réserves ne sont pas censées avoir leur propre armée ou leur propre monnaie, elles ont souvent leur propre police tribale, et, fait que j’ai appris en lisant ce livre, certains Indiens ont leur propre passeport, par exemple les Iroquois possèdent le passeport de la Confédération Iroquoise, même s’ils ont aussi un passeport américain et votent aux mêmes scrutins que les Américains non-Indiens (mais ceci depuis la loi de citoyenneté des Indiens datant de 1924 qui leur a donné la citoyenneté américaine – avant ils n’étaient pas américains et contrairement aux immigrants, ils ne pouvaient pas demander leur naturalisation, vivant dans les limbes de l’administration!). Tout n’est pas évident à comprendre, d’autant plus quand on est une lectrice française! . Si les Indiens ont été victimes de nombreuses discriminations (par exemple sur les pratiques religieuses), ils ont également des droits garantis par traités qui sont vus aujourd’hui par certains non-Indiens comme des privilèges injustes, notamment des droits de chasse et de pêche, ou le droit d’avoir des zones détaxées et des casinos, ce qui a rendu certaines réserves très riches (même si c’est l’arbre qui cache la forêt : la plupart des réserves sont pauvres, avec un niveau de vie bien inférieur à la moyenne américaine).

La connaissance de la Loi, des traités et des droits semble donc être une condition sine qua none pour les Indiens des réserves. David Treuer est sensible à cela, d’autant plus que sa mère est juge dans un tribunal indien. Il constate en effet que de nombreux Indiens n’ont pas eu le contrôle de leur propre vie et de leurs propres ressources, ce qui a créé une déperdition de la culture indienne, et un schéma de pauvreté et d’assistanat difficile à casser.  Il y a eu de nombreuses initiatives pour tenter de résoudre le « problème indien » en envoyant les enfants dans des pensionnats afin de les séparer de leurs parents et de leur inculquer une éducation américaine. De nombreux  Indiens ont donc grandi privé de leur culture, avec la honte d’être indien, et dans une grande instabilité. Encore aujourd’hui, beaucoup de familles indiennes sont minées par la violence, l’alcoolisme, la drogue, le manque d’éducation, et la pauvreté, et n’arrivent pas à se sortir de ce cercle infernal.

Bien sûr il y a des réserves très riches, grâce au pétrole ou grâce aux casinos (les établissements de jeu indiens rapportent deux fois plus d’argent que ceux de Las Vegas) – c’est par exemple une tribu indienne, les Séminoles, qui a acheté la franchise du Hard Rock Café. Cela a un impact positif sur la culture indienne, puisque les bénéfices très importants des casinos permettent de financer une renaissance de l’apprentissage des langues indiennes et des cultures traditionnelles. Cela a aussi changé la donne entre les réserves et l’Etat fédéral: si l’on disait auparavant que les Indiens ne seraient rien sans l’aide financière du gouvernement fédéral, le succès des casinos a permis la création de nombreux emplois et aussi le paiement de taxes à l’Etat fédéral.

Tout au long du livre, David Treuer martèle l’importance de la connaissance des Lois, de la souveraineté, et de la préservation de la culture. « Il y a un moment (…) où une culture cesse d’être une culture pour devenir simple appartenance ethnique – à savoir qu’elle passe d’un mode de vie qui génère ses propres règles à un autre qui emprunte presque intégralement ses règles à des tiers ». L’auteur oeuvre avec son frère pour la préservation des langues indiennes, qui véhiculent également la connaissance ancestrale et l’histoire des Tribus. Son ouvrage n’est pas misérabiliste, l’auteur essaie vraiment de rester factuel, et met en avant le fait que les Indiens doivent reprendre le contrôle de leur vie et de leur culture. Il n’hésite pas non plus à tacler la cupidité ou le racisme de certains Indiens. « Si le gouvernement des Etats-Unis n’a pas été brillant dans son traitement des Indiens, les Indiens eux-mêmes ne font pas toujours mieux et sont parfois capables de bien pire ». En effet, il faut être inscrit sur un registre tribal pour être considéré officiellement comme Indien, chaque tribu pouvant décider du degré de sang nécessaire pour être inscrit. Maintenant que certaines réserves sont très riches, il devient intéressant pour elles de limiter le nombre d’inscriptions pour ne pas délayer le pactole, redistribué à chaque habitant.

« Indian Roads » de David Treuer est un ouvrage très riche, avec de nombreuses références à des traités, à des Lois, à des jurisprudences, mêlées à des histoires plus personnelles. Il peut sembler difficile d’accès quand, comme moi, on ne connait quasiment rien de l’histoire compliquée des Indiens aux Etats-Unis, mais cette peinture de la vie dans les réserves, dans toute sa complexité et sa diversité, est absolument passionnante. C’est vraiment un livre de référence, une excellente introduction, sans concession ni pour les Etats-Unis ni même pour les Indiens, pour éradiquer les clichés et rétablir la vérité sur les tribus indiennes. C’est le premier livre de David Treuer que je lis – il écrit aussi des romans – et je ne sais pas s’il a déjà publié un ouvrage sur  son père, mais j’ai été interpellée par l’histoire de ce jeune Juif « adopté » par une tribu indienne et qui a consacré sa vie à la défense des droits des Indiens. Un livre que j’aimerais bien lire!

Publié en Mai 2014 chez Albin Michel, traduit par Danièle Laruelle, 433 pages.

8e participation au Mois Américain 2017 organisé par Titine.

 

14 commentaires sur “Indian Roads – David Treuer

  1. et bin tout un livre….oui ils ont quand meme beaucoup souffert dans le passe..et si les casinos peuvent leur apporter…bien que maintenant tout le monde se retrouve avec du sang indien…et le crime organise s’amplifie…oui rien est parfait helas…bien triste histoire…

    1. les casinos permettent d’apporter un bon niveau de vie à certaines réserves, mais les réserves qui s’en sortent bien restent quand même minoritaires… et effectivement, le revers de la médaille est qu’il y a des tensions sur qui est indien et qui ne l’est pas…

  2. Ravie de voir que tu as aimé alors qu’il pourrait rebuter, car il est quand même intense, surtout quand il se penche sur la question des lois – et ces fameux privilèges (droit de pêche ou de chasse en dehors des réserves par exemple) mais sinon, ton billet m’a bien rappelé le contenu de ce livre, qui est pour moi, un incontournable, si on veut vraiment voir ce qui se cache derrière ce terme « Les Indiens » (qui n’est pas péjoratif, je l’ai déjà, mes amis Paiute le préfèrent au terme « amérindiens » ou on sous-entend l’Amérique de C.Colomb…). Bref, maintenant tu es au top !
    Et, tu as raison de le dire : certains Américains ont oublié tout que les Indiens existaient encore, mon ami s’est souvent vu demander s’il était Mexicain…….

    1. oui il peut être complexe à appréhender en raisons de tout cet aspect législatif, mais si on fait l’effort de s’y intéresser, le récit devient vraiment passionnant! encore merci de me l’avoir conseillé 🙂

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