Le jour d’avant – Sorj Chalandon

Comme vous le savez, je suis une grande fan de Sorj Chalandon, dont « Profession du Père » ou encore « Le quatrième mur » avaient été des coups de cœur. C’est donc avec une grande impatience que j’attendais la sortie de son nouveau livre, « Le jour d’avant », d’autant plus que Sorj Chalandon m’en avait parlé lorsque je l’avais rencontré au Forum Fnac Livres en Septembre dernier. A l’époque, le titre provisoire était d’ailleurs « La veille ».

Contrairement à plusieurs des romans de Chalandon, « Le jour d’avant » ne semble pas avoir de teneur autobiographique. L’auteur s’inspire d’un fait réel, une catastrophe ayant eu lieu dans le Nord de la France en 1974 : le 27 décembre, au petit matin, un coup de grisou tue 42 mineurs dans la mine de Lens-Liévin. Une catastrophe qui aurait pu être évitée s’il n’y avait pas eu de graves manquements au niveau de la sécurité.

Sorj Chalandon nous raconte l’histoire de Michel, seize ans à l’époque des faits. Un adolescent en admiration devant son grand frère Joseph, Jojo pour les intimes, mineur depuis peu. Le fameux jour d’avant, Michel et Joseph vivent leurs derniers moments de joie fraternelle, en se baladant à mobylette dans les rues de la ville. Le lendemain, le drame fait voler leurs vies en éclats : 42 cadavres sont remontés de la mine, et Joseph mourra quelques jours plus tard des suites de ses blessures. Un an plus tard, le père de Michel et Joseph se suicidera en laissant une lettre à l’intention de Michel : « venge-nous de la mine ».

On retrouve Michel quarante ans plus tard à Paris. Sa femme Cécile vient de décéder, le laissant seul avec ses vieux démons. Cela fait quatre décennies qu’il rumine sur la mort de son frère, il a même transformé son box de garage en mausolée, avec les vêtements de mineur de Joseph, mais aussi toute une documentation sur le drame, et sur le procès qui a suivi. Pour Michel, la personne qu’il estime directement coupable de la mort de son frère n’a jamais été inquiétée, il s’agit de Lucien Dravelle. Directement et doublement coupable, car Dravelle était l’un des responsables de la sécurité de la mine, mais aussi celui qui avait convaincu Joseph, en discutant avec lui dans un bar, d’abandonner son métier de mécanicien automobile pour rejoindre le rang des mineurs. Michel, qui n’a plus personne dans sa vie maintenant que sa femme est morte, décide de retourner dans le Nord pour retrouver Lucien Dravelle et se venger…

J’ai retrouvé dans « Le jour d’avant » l’humanisme de Sorj Chalandon et son intérêt pour les grandes causes: on sent à sa plume que l’auteur est révolté par ce drame de Lens-Liévin, le plus grand accident minier d’après-guerre, provoqué par la soif de profit et le mépris pour la sécurité et la vie des mineurs. Ces mineurs dont on glorifiait le métier – ils contribuaient à redresser la France d’après-guerre- mais qu’on faisait travailler dans des conditions insoutenables qui en ont laissé une grande partie souffrant de maladies professionnelles très graves, notamment la silicose. L’auteur ne s’attache pas seulement aux victimes, mais met en avant les « dommages collatéraux »: ces quarante-deux familles brisées par le drame (le coup de grisou fera 140 orphelins…) en choisissant comme personnage principal un frère de victime, qui n’a toujours pas fait son deuil quarante ans après.

La construction du livre est maligne, l’intrigue est bien menée, l’auteur joue avec nous et nous lance sur de fausses pistes. Il confirme également ici son goût pour la psychologie après « Profession du Père » où il racontait comment un enfant était influencé par son père pervers narcissique et mythomane.

Alors pourquoi – même si j’ai beaucoup aimé ce livre- « Le jour d’avant » n’a-t-il pas été un coup de cœur? J’ai vraiment apprécié l’idée de départ et la construction du récit, mais je n’ai pas complètement adhéré à l’histoire,  peut-être parce que j’ai eu du mal à intégrer le fait que Michel souhaite se venger quarante ans après les faits. Alors, oui, « Le jour d’avant » est l’histoire d’une obsession mais cela a pour moi donné un ton un peu artificiel à l’histoire et m’a empêchée d’être totalement emballée par ce livre.

Etant une grande fan de Chalandon, j’ai sans doute mis la barre très haute, j’attendais ce livre avec tellement d’impatience! Mais c’est vrai que même si je l’ai lu avec grand plaisir, et que j’ai apprécié la plume de l’auteur, « Le jour d’avant » m’a moins emportée que ses prédécesseurs. Il n’en reste pas moins un très bon livre, que je vous recommande de lire!

Publié en Août 2017 chez Grasset, 336 pages.

1ère lecture de la Rentrée Littéraire de Septembre 2017.

36 commentaires sur “Le jour d’avant – Sorj Chalandon

  1. C’est drôle, moi aussi je suis très fan du monsieur depuis Le quatrième mur et pourtant, je ne me précipite pas sur ce nouvel opus. Je pense simplement que le thème ne m’attire pas, que je pressens qu’il sera bien moins fort que ses précédents livres… Une question d’universalité peut-être ? Bref… il ne sera pas une priorité mais je n’y renonce pas non plus 🙂

    1. Moi j’ai adoré. Bon c’est vrai que je suis un grand fan de Sorj Chalandon. Je trouve qu’il est quasiment au même niveau que Mon traitre ou Le quatrième mur. Avec comme souvent chez lui un mélange un cocktail d’émotions. La sortie des corps de la mine c’est quasiment aussi fort que l’entrée dans Chatilah dans le Quatrième mur. Y a des rebondissements. Et Puis on retrouve le style littéraire de Chalandon. Son dernier opus est un incontournable de la rentrée littéraire. Je ne serais pas étonné qu’il remporte un prix.

      1. j’ai aimé qu’il y ait des rebondissements, que Chalandon joue avec le lecteur… mais c’est un livre que j’ai lu avec plus de distance, plus de froideur que Mon Traître ou Le Quatrième Mur…

  2. Je n’ai pas été perturbée par l’obsession du personnage principal et j’y ai cru. J’ai été très touchée par la description de ce milieu social et la façon dont Chalandon arrive à redonner vie aux corons.
    Il n’y a pas à dire, « Le jour d’avant » est un bien meilleur titre que « La veille » ! Merci pour l’anecdote (ou potin littéraire) 😉

  3. Il faut absolument que je lise La profession du père, je n’ai encore jamais lu cet auteur et je ne le connaissais pas avant d’intégrer la blogosphère. Mais ce que tu en dis, je pense que c’est un écrivain et des oeuvres qui me plairaient beaucoup !

    1. ah merci beaucoup pour l’info!!!! j’avais déjà vu « Mon Traître » au théâtre et j’avais adoré!
      je viens de vérifier les dates et de m’apercevoir que j’ai raté la pièce à 2 pas de chez moi en Juin 🙁 mais il y a deux représentations fin Septembre à la Villette… merci encore!

  4. Il y a toujours un risque avec les auteurs dont on attend énormément. Après ce n’est pas un coup de cœur mais tu as quand même aimé retrouver ton chouchou, on le sent parfaitement dans ton billet 😉

    1. ah oui, je suis déçue de ne pas avoir eu de coup de coeur, mais j’ai apprécié le thème, sa façon de s’en emparer, son humanité, sa plume, la construction de l’histoire, le côté « malin » du livre…peut-être que s’il avait été écrit par quelqu’un d’autre j’aurais mis un coeur de plus 😀

  5. J’ai moyennement apprécié « Mon traitre », lu avec beaucoup d’attentes également car on ne m’en avait dit que du bien. J’avais trouvé son écriture froide. Depuis, je n’ai pas retenté de lire l’auteur…

  6. Il explique pourquoi il a attendu 40 ans avant de se venger et je trouve que cette explication tient la route. Ce qui a fait que ça a été un vrai coup de cœur pour moi, c’est qu’il fait admirablement écho à Profession du père.

    1. oui, il y a cette explication en effet, mais j’ai eu du mal avec ce laps de temps. Tu as raison, on retrouve dans ce nouveau roman un thème commun à Profession du Père et aussi à la Légende de nos pères.

  7. J’avais commencé un de ses romans et je ne l’ai jamais repris (je l’ai gardé) donc j’ignore si son style va me plaire. Je me suis aussi posée la question des 4 coeurs (je regarde toujours ça en premier dans tes billets) et je comprends pourquoi. Quarante ans c’est long. J’ai écouté hier un podcast qui racontait aussi l’histoire d’un coup de grisou aux USA à la fin du 19ème S. Le tunnel fut finalement construit mais continua de tuer longtemps après, dont le responsable du coup de grisou qui avait fui – on considère ce tunnel hanté. Je m’éparpille. En tout cas, je pense oui qu’on met la barre très haute avec nos auteurs préférés, pour Donna Tartt par exemple – bon si elle met encore dix ans avant de publier le prochain, elle aura le temps de le peaufiner !

    1. Je te conseille plutôt Le Quatrième Mur, qui est très riche, ou alors son diptyque irlandais (Mon Traître/Retour à Killybegs)
      J’aime vraiment beaucoup Sorj Chalandon (et j’ai adoré le rencontrer au Forum Fnac Livres l’an dernier, il est très accessible et sympathique) et j’aurais voulu être transportée par ce nouveau roman. Le bon côté des choses, c’est qu’il publie régulièrement, pas comme Donna Tartt ^^

  8. Contrairement à toi, je ne suis pas fan. C’est surtout une question de style.
    Je tique un peu sur le fait que le personnage souhaite se venger 40 après les faits, mais j’avoue que le sujet m’intéresse assez pour que je passe outre et que je retente ma chance. Je vais juste laisser retomber la poussière (je sens qu’on va le voir partout, celui-là) et attendre sa parution en poche.

  9. Mais, je ne comprends, pas ! En récupérant ton lien pour le coller sur mon article, je m’aperçois que le commentaire que j’avais laissé n’a pas été enregistré… Pour ma part, j’ai adoré la construction et les retournements du récit, que je trouvais un peu plan-plan au départ.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *