Profession du Père – Sorj Chalandon

 
« Le Quatrième Mur » ayant été un gros coup de cœur en 2013, je piaffais d’impatience en attendant la parution d’un nouveau Sorj Chalandon : « Profession du Père » est le premier roman de cette rentrée littéraire que je lis et…c’est à nouveau un coup de coeur!

Pas de voyage en Irlande ou au Liban dans ce roman, on reste bien en France, au tout début des années 60, dans les derniers instants de la Guerre d’Algérie, alors que le Putsch des Généraux vient d’avoir lieu. Emile, collégien et fils unique, vit avec son père et sa mère dans un « appartement-caveau » où personne n’est jamais invité. Le père est un homme violent et méchant, qui ne semble pas avoir de travail, mais qui dit à son fils qu’il est membre de l’OAS et agent secret pour la CIA, après avoir été parachutiste, pasteur pentecôtiste, membre des Compagnons de la Chanson, champion de judo et ami intime de nombreuses célébrités. Il entraîne Emile de façon militaire, et l’utilise pour déposer des lettres de menace au nom de l’OAS. La mère, gentille mais soumise, laisse faire. Un jour, Emile rencontre un nouvel élève au collège, Luca, qui vient d’être rapatrié d’Algérie…
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Quelle claque que ce livre! Sorj Chalandon nous plonge dans le huit-clos d’un petit appartement où le père règne comme un gourou sur sa secte. Impossible pour Emile de répondre à la question « Profession du Père » sur la fiche de rentrée scolaire, car que fait vraiment cet homme, qui traîne toute la journée en pyjama chez lui et a tout fait pour couper son foyer de tout lien familial ou amical? Mythomane, loser infect, escroc à ses heures, il sert des histoires abracadabrantes aux plus faibles : à son fils comme au travailleur immigré qu’il promet d’aider. Il règne dans cet appartement une atmosphère enfermante, étouffante, qui prend aux tripes. Tout ce qui ne convient pas à Monsieur est soumis à punition, que ce soit les notes du fils, ou la seule sortie que la mère fera sans sa famille.
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Le père est détestable, mais son comportement semble bien relever d’une pathologie. Mais que dire de la mère? Gentille, plutôt aimante, elle m’a fait de la peine au début, mais j’ai fini par la détester encore plus que le père, qu’elle accepte comme il est, sans jugement, sans se poser de questions, sans sembler se rendre compte de ce qu’il se passe, quitte à sacrifier son fils au passage – la scène du médicament m’a révoltée.
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Emile, lui, craint son père, mais n’a pas le recul ou la maturité nécessaires pour se rendre compte de la folie de cet homme. Les « missions » le valorisent, lui donnent de l’importance, tout comme le fait d’avoir un parrain américain, Ted, qu’il n’a jamais vu, mais qui veille sur lui et qu’il ne faut absolument pas décevoir. Possession d’une arme à feu, lettres de menace, inscriptions politiques, il flirte sans le réaliser avec la catastrophe en reproduisant en toute innocence le schéma paternel avec son camarade pied-noir.
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Livre passionnant, qui se lit d’une traite, « Profession du Père », fortement autobiographique, est un récit coup de poing, qui fait mal au ventre et au cœur, mais qui force le respect devant une telle résilience. Il met la barre très haute pour cette rentrée littéraire…c’est le premier roman que je lis, mais j’ai déjà envie de dire « et si vous ne deviez en lire qu’un…. ». A découvrir absolument.
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Publié le 19 Août 2015 chez Grasset, 320 pages.
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1ere participation au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015 et 1ère pépite du non-challenge 2015-2016 organisé par Galéa!
Challenge RL 2015

15 commentaires sur “Profession du Père – Sorj Chalandon

  1. Cette année encore, je n'aurai pas assez de temps pour lire tout ce qui me tente. Ce titre-là ne fait pas partie de ma liste de départ, mais ton billet vient de le faire entrer dans la seconde… est-ce que je te dis merci ? 🙂

  2. Va savoir pourquoi, je n'avais pas été tentée par Le quatrième mur. Je ne le suis pas vraiment non plus par celui-ci, mais à force de découvrir de véritables éloges, je vais bien finir par me laisser tenter…

  3. @Tant qu'il y aura des livres, Noukette, Jérôme : allez, hop, on s'y met 🙂
    @Delphine : celui ci est plus accessible que le Quatrième Mur, il convient bien à une première lecture de Chalandon
    @Sandrine : tu me diras merci quand tu l'auras lu et aimé 🙂

  4. wahou mais quel enthousiaste Max Vav'!!!
    tu me crois si tu veux mais je m'attendais à un gros ratage avec ce livre (genre qu'il ait déjà fait le tour du sujet)….Mais non visiblement, il a plutôt atteint un sommet. Je lui promet un bel avenir sur les pépites et moi je te promets de le lire. Merci beaucoup de cette première participation anticipée.
    Des bises

  5. @Galéa: c'était top de tenir une pépite dès la première lecture de la rentrée! merci pour cette belle organisation, et j'espère vraiment que tu le liras et qu'il te plaira

    @Eimelle : 🙂 j'ai l'impression qu'il fait l'unanimité…dommage qu'il n'ait pas été sélectionné pour le Goncourt

    @Krol : il est vraiment génial cet auteur!

  6. Je partage ton avis sur la mère! Non seulement elle ne défend pas son fils, mais en plus, à la fin on se rend compte qu'elle est plus du côté de son mari! Je n'ai pas pris la claque que j'avais eu pour les romans précédents mais ça n'en reste pas moins un récit très émouvant et bien écrit.

  7. @ Tiphanie : elle est épouvantable !! celui-ci est moins complexe que les précédents, plus accessible, mais je l'ai trouvé admirablement construit, tout en finesse et en pudeur, sur ce domaine de l'intime

  8. Suite à votre billet, j'ai lu d'une traite cet excellent roman ( on souhaite – pour l'auteur- que la fiction l'emporte sur l'autobiographie ! Vous avez raison de souligner l'importance de la résilience : cet enfant est pourtant devenu un temps à son tour manipulateur ! certes moins pervers que son père…On s'interroge sur le passé de cet homme, pas du " bon côté" pendant la guerre, d'après ses parents…Merci de m'avoir suggéré, par votre analyse fine et enthousiaste, la lecture de cet auteur que je ne connaissais pas encore.

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