K. est un homme d’un certain âge, un immigré polonais arrivé au Brésil dans les années 30. Nous sommes désormais dans les années 70 et cela fait plusieurs jours qu’il n’a plus de nouvelles de sa fille, une femme d’une trentaine d’années, professeur de chimie à l’université. Des rumeurs circulent, des étudiants auraient disparu, ou plutôt « auraient été disparus » (sic)… K. se demande si sa fille a également été victime de la dictature militaire en place et cherche désespérément à savoir ce qui lui est arrivé.
Le livre s’ouvre par un très beau premier chapitre qui prend place en 2010, plus de trente ans après les faits. Je ne suis jamais allée au Brésil, et je connais très mal l’histoire de ce pays, je ne savais d’ailleurs pas qu’il y avait eu une dictature, étant plus familière, à travers films et littérature, de celles de l’Argentine et du Chili.
K. est un homme qui a été politisé, c’est pour cela qu’il a dû quitter la Pologne dans les années 30, mais depuis, peut-être à cause des nombreux drames qui ont marqué sa vie – sa famille et sa belle-famille décimées par la Shoah, le cancer de sa femme – son intérêt se porte quasi uniquement sur le Yiddish. Il vit dans une sorte de bulle, hors du temps, mais la disparition de sa fille est comme un électrochoc, l’apparition brutale du présent dans son quotidien. On comprend qu’il n’est pas très proche de ses enfants – l’un de ses fils vit en Israël, l’autre en Angleterre, et il sait finalement très peu de choses sur sa fille. Il ne savait rien de son implication politique, ignorait qu’elle était mariée, possédait peu de photos d’elle…
Le livre met en avant un père âgé qui se rend compte qu’il est passé à côté de l’essentiel, une fois qu’il est trop tard. L’ambiance est lourde, un peu floue, parfois opaque. K. cherche des informations, est baladé par des gens qui l’envoient vers de fausses pistes soit pour le détourner de sa quête, soit pour tenter de profiter de la situation. On sait, mais on ne veut pas dire, ou on ne veut surtout pas s’en mêler, tant sur le plan national qu’international. Il y a quelque chose d’ubuesque, de kafkaïen, et même si K. est l’initiale du nom du père, la référence à Kafka est assez flagrante. En filigrane, des informations sont distillées, mais qui parle, à qui, et quand ? Car même trente ans plus tard, il reste des choses à cacher, des gens à protéger, le système de l’époque semble perdurer en coulisses.
Très vite, K. a la certitude qu’il ne reverra pas sa fille. Mais comment faire son deuil quand on n’a pas de corps, rien à mettre dans la tombe, mais aussi aucun élément sur le lieu de la mort, sur sa cause? Que faire de ce drame, comment et dans quelle langue le raconter? Via le premier chapitre, où le frère de la disparue prend la parole, via également quelques passages du texte, se pose la question de la transmission de cette tragédie familiale, de de ses conséquences aussi sur la génération d’après, avec ce vide, ces choses qui ne se feront pas, cette place qui ne sera pas prise, ces souvenirs et ces liens qui demeurent après tout ce temps.
Car cette femme disparue, ou plutôt qui a été disparue, et qui n’est d’ailleurs jamais nommée, c’est la sœur de Bernardo Kucinski – et K. est donc le père de l’auteur. Un livre à la fois rageant et bouleversant.
Publié en 2016 aux éditions Vents d’Ailleurs, traduit par Antoine Chareyre, en poche chez L’Antilope, 171 pages.




j’avais lu un livre sur la dictature au Brésil, et oui, on en parle généralement peu
si je le croise en bibli, pourquoi pas ?