Academy Street – Mary Costello

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« Academy Street » de Mary Costello est un roman irlandais que j’ai eu l’occasion de lire dans le cadre du Jury du Prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points.

Ce court roman évoque la vie de Tess, petite fille irlandaise qui perd sa mère au début du récit. On suit l’enfant, discrète et solitaire, à l’école à la campagne, puis dans ses études d’infirmière à Dublin, et enfin à New York où elle va rejoindre sa sœur à l’âge de vingt ans. C’est un portrait de femme de son plus jeune âge jusqu’à l’orée de la vieillesse que nous propose Mary Costello.
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Il est difficile de faire vivre un personnage sur près de soixante ans, et encore plus en si peu de pages – moins de 200, mais Mary Costello y arrive très bien. Malgré des ellipses, elle arrive à dresser un portrait détaillé et profond de cette femme solitaire et effacée, qui sera toute sa vie marquée par des drames. L’auteur rend très bien cette impression de solitude, de silence, de distance envers les autres qui marquera la vie de Tess, mais aussi les émotions de cette dernière. Il faut dire que la vie de Tess n’est pas folichonne : elle perd sa mère très jeune, sa sœur décède également de manière tragique, elle a peu voire pas d’amis, la seule personne sur laquelle on fonde un peu d’espoirs pour qu’il amène de la joie et du bonheur chez Tess se révélera très décevante, sa seule expérience sexuelle aura des conséquences « embarrassantes », et j’arrête là la liste des malheurs pour ne pas dévoiler une partie de l’intrigue, mais le récit est empreint de tristesse et de mélancolie.
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Mary Costello
Alors oui, « Academy Street » est très bien écrit, et il y a de très beaux moments, comme celui où Tess devient amie avec sa voisine Willa, ou lorsqu’elle découvre la lecture. Mary Costello a une écriture fine et délicate, qui réussit très bien à traduire l’intime et à créer des atmosphères et on s’attache à Tess. Pourtant, même si je l’ai plainte car elle collectionne les malheurs, je n’ai pu m’empêcher d’être un peu agacée par ce personnage qui subira sa vie du début jusqu’à la fin. D’un caractère timide et effacé, elle a une approche contemplative de la vie qui donne parfois envie de la secouer. Elle ne manque cependant pas d’initiative, au lieu de rester dans le petit village irlandais où elle est née, elle choisit de partir à Dublin, puis de partir aux Etats-Unis, mais elle ne semble pas profiter des opportunités qui s’offrent à elle, trop timorée pour vraiment prendre en main son destin. Ce sont toujours les autres qui viennent vers elle, David ou Willa – sans cela elle resterait seule, dans son coin, à regarder filer sa vie. Elle ne cherche pas réellement à retrouver le père de son enfant, et à le mettre face à ses responsabilités, préférant être mère célibataire – avec les difficultés induites par cette situation, et encore plus dans les années 60 avec l’opprobre que cela pouvait susciter –  que d’aller à la confrontation. Elle ne cherche pas non plus à rencontrer d’autres hommes, restant figée dans sa solitude en attendant que les années passent. Tess a des émotions, une vie intérieure plutôt riche, mais elle apparaît comme une petite souris effacée, ballottée au gré des circonstances.
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C’est cet énervement face à cette héroïne trop passive à mon goût qui m’a empêché d’adhérer complètement à « Academy Street ». Je reconnais cependant l’intérêt de ce livre, qui reste un beau portrait de femme, riche et bien mené, ce qui n’est pas évident sur autant d’années, et le talent d’écriture de Mary Costello, une auteure à découvrir et dont c’est le premier roman. « Academy Street » n’est clairement pas un livre qui donne la pêche, même s’il peut inciter à se prendre en main de peur de subir sa vie comme Tess, mais c’est une jolie réussite.
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Publié le 5 Mars 2015 chez Seuil, traduit par Madeleine Nasalik, disponible en poche chez Points, 188 pages.
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Prix du meilleur roman des lecteurs de Points

14 thoughts on “Academy Street – Mary Costello

  1. tu fais partie du jury ? Cool – je ne cesse de croiser ce livre sur les blogs et j'avais envie de le lire mais voilà ta chronique met un frein à mon enthousiasme – je n'aime pas ces personnages contemplatifs, qui subissent – trop loin de mon caractère !

  2. @ Electra : oui c'est rare que je sois à la fois séduite par le style et le traitement d'un roman et très agacée par le personnage principal…

    @ Clara: je me souviens de ton billet enthousiaste!

    @ Jackie : moi aussi, à part Paul Lynch et Tana French ..

    @ Noukette :et pas agacée par le personnage principal?

  3. Je suis intriguée par ce roman,car j'ai l'impression que, des Tess,j'en connais plusieurs ! Beaucoup de femmes de cette génération-là, et même plus jeunes, sont effacées, à l'ombre de leur père, de leur mari, puis de leurs enfants, parce que leur éducation voulait qu'elle n'existent que dans le dévouement et pas pour elles-mêmes.

  4. @ Tiphanie : je ne pense pas, c'est son premier roman et le seul publié en France à ma connaissance

    @ Souguite : oui on en connait toutes les deux mais est-ce vraiment une histoire d'éducation ou une histoire de personnalité? Tess a des soeurs qui sont beaucoup plus actives qu'elle, des camarades, des voisines, qui sont de la même génération qu'elle et n'ont pas du tout ce côté effacé et contemplatif…

    @ Jérôme: oui c'est étrange ce sentiment d'aimer le roman mais pas le personnage principal!

  5. Je comprends complètement que ce roman puisse être agaçant à cause de la trop grande passivité de l'héroïne. Mais ce que j'ai aimé, c'est qu'une femme si ordinaire puisse prendre une si grande place dans un roman.

  6. @ Fleur : c'est vrai que l'auteure arrive à construire tout un roman en faisant une héroïne d'une femme ordinaire et effacée

    @ Valérie : j'espère qu'il te convaincra plus cette fois-ci

  7. Je te trouve bien sévère avec ce personnage ! L’auteur a choisi de faire vivre dans ce roman un type de femme assez fréquent : discrète, solitaire parce que très TIMIDE, ce qui est un véritable handicap ! La mort de sa mère, son père qui lui fait peur, l’ombre de ses grandes soeurs…rien n’a pu lui donner confiance en elle et assez d’assurance pour aller au devant des autres ! (Sa mésaventure amoureuse et ses conséquences sociales l’isoleront un peu plus…)
    Une fois ce caractère défini, on n’imagine pas le personnage braver les regards, s’imposer en société, aborder des hommes… on est déjà surpris qu’elle ose prendre des initiatives de taille ( s’expatrier, par ex) et réussisse dans son métier !
    J’aime beaucoup le début du roman, conduit par le regard d’une fillette , et la fin, où l’auteur traduit avec beaucoup de finesse le désarroi et la proximité de la folie dans l’épreuve du deuil. Les derniers chapitres sont très beaux…. C’est un bon roman !

    1. tu vois, j’ai eu raison de te donner le livre, tu l’as apprécié plus que moi 🙂
      oui c’est un beau roman, très bien écrit – mais je réitère, j’ai eu plusieurs fois envie de mettre des claques à l’héroïne car je la trouve vraiment très passive et contemplative.
      Elle préfère être mère célibataire à une époque où cela ne se fait absolument pas, plutôt que de contacter le père de l’enfant…c’est dire!

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