Et soudain, la liberté – Evelyne Pisier et Caroline Laurent

« Et soudain, la liberté » est né d’un coup de foudre amical, entre Evelyne Pisier qui avait commencé à écrire son autobiographie romancée et son éditrice, Caroline Laurent. Evelyne Pisier décède alors que son roman est encore en cours d’écriture, et c’est Caroline Laurent qui reprend le projet, pour le terminer. Mais elle ne se contente pas de continuer l’écriture du roman, d’après les notes qu’Evelyne Pisier avait laissées. Elle exprime également ce que cette rencontre, cette amitié représentent pour elle – ce qu’Evelyne Pisier, qui avait quarante-sept ans de plus qu’elle, lui a apporté, comment certains éléments de ce roman font écho à sa propre vie.

Lucie, alias Evelyne Pisier dans le roman, a passé ses premières années en Indochine. Une vie confortable de colons bourgeois, avec personnel de maison, fêtes et privilèges – on est loin de Marguerite Duras. Mais c’est aussi la Seconde Guerre Mondiale vue sous un angle que nous, Européens, connaissons peu, avec l’occupation japonaise et l’arrestation, voire l’assassinat, de tous les Occidentaux. Lucie va ainsi passer une longue période en prison avec sa mère, Mona, entre malnutrition et mauvais traitements. (J’avais déjà lu un roman sur le sujet, « Plume Fantôme » d’Isabel Wolff, dont une partie se déroulait sur l’île de Java pendant l’occupation japonaise). Bien que la Seconde Guerre soit « Mondiale », on voit bien que la connaissance de cette guerre est finalement très locale – pour beaucoup de Français, le conflit s’est déroulé entre les Français et les Allemands. Pour Lucie, c’est entre les Français et les Japonais!

Les parents de Lucie sont représentatifs d’une certaine France : le père est un haut-fonctionnaire raciste et antisémite, qui voit les non-Blancs comme des sous-hommes et qui a fait allégeance à Pétain. Si la mère, Mona, n’est pas forcément d’accord avec tout ce que prône le père, elle n’y est pas opposée non plus. C’est une jeune femme bourgeoise, très belle, élégante, qui s’en remet aux décisions de son mari, même si elle sait comment le manipuler grâce à son charme.Les parents sont très amoureux et à peu près sur la même longueur d’onde jusqu’à ce qu’ils quittent l’Indochine à feu et à sang pour la nouvelle affectation du père, à Nouméa. Deux événements importants se produisent alors dans la vie de Mona : elle rencontre un autre homme, qui devient son amant, et devient amie avec la bibliothécaire, qui l’encourage à lire « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Cela représente une rupture, au sens propre comme au sens figuré, dans la vie de Mona – et par ruissellement, dans la vie de Lucie. Elle va divorcer de son mari, mais aussi rompre avec un milieu figé, traditionnel, bourgeois où la femme n’a pas vraiment de vie propre ni d’opinions mais est dépendante de son mari, intellectuellement et financièrement.

« Et ta mère? ta mère! Elle a grandi avec ces idées-là, elle les a partagées avec son mari…Et puis la rupture. C’est inouï. Comment avez-vous fait pour vous affranchir de tout ça? » Evelyne me ressert un verre de vin en souriant : « C’est tout l’objet du livre, non? »

Lucie, par la même occasion, va entrer dans un monde où l’ouverture d’esprit et les études sont valorisées. Dans le Sud de la France, puis à Paris, elle découvre les grands combats féministes et le militantisme de gauche des années 60 : un engagement politique qui l’entraîne dans un voyage à Cuba, où elle rencontre Fidel Castro, avec qui elle va vivre une histoire d’amour qui va durer plusieurs années…

J’ai trouvé ce livre passionnant, pour plusieurs raisons. Déjà parce que Mona et Lucie sont des personnages extrêmement attachants, deux femmes qui vont avoir une vie complètement différente de ce que leur milieu d’origine aurait laissé supposer. Et cette libération, cette histoire personnelle et familiale vont ici s’intégrer dans la grande Histoire : France coloniale, Seconde Guerre Mondiale, indépendance des colonies, révolution des moeurs des années 60…Et la vie d’Evelyne Pisier, même avant d’être romancée, avait déjà tout d’un roman : enfance coloniale, histoire d’amour ahurissante, études poussées, brillante carrière…

Mais « Et soudain, la liberté » c’est aussi la rencontre entre Evelyne Pisier et Caroline Laurent. Cette dernière intervient beaucoup dans le récit, pour expliquer sa démarche d’écriture, mais surtout l’impact qu’a eu Evelyne Pisier sur sa vie. Pourtant les deux femmes ne se sont pas fréquentées longtemps – six mois – et avait une grande différence d’âge, mais les pages écrites par Caroline Laurent sur leur amitié débordent d’admiration et de tendresse. Et les chapitres où Caroline Laurent prend directement la parole se mêlent admirablement bien à ceux du roman, livrant un récit non pas morcelé mais fluide et intégré, avec une vraie unité, comme si Caroline était la descendante de Mona et Lucie, pour une histoire de femmes sur trois générations.

« Et soudain, la liberté » d’Evelyne Pisier et Caroline Laurent est vraiment une excellente surprise. C’est une fresque historique et familiale extrêmement intéressante, mais pas seulement. Les interventions de Caroline Laurent, née dans les années 80, permettent de remettre cette histoire dans le contexte de l’époque, d’expliquer la construction du roman (certains personnages ont été inventés, d’autres ne sont pas mentionnés…), de questionner les grandes étapes de la vie de Mona et Lucie, mais aussi de personnifier Evelyne Pisier, ses sentiments, ses réactions derrière le roman. Je ne peux que vous encourager à le lire, c’est un ouvrage riche et original, intelligent, profond, passionnant, marquant!

Publié en Août 2017 aux éditions Les Escales, 448 pages.

14e lecture de la Rentrée Littéraire.

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