Comment j’ai appris à lire – Agnès Desarthe

4 coeurs

Tellement peu motivée pour lire ‘Fille de la Campagne’ d’Edna O’Brien, qu’il va d’ailleurs bien falloir que j’ouvre puisque je n’ai plus que dix jours pour envoyer mes notes de lecture à ELLE, j’ai poussé le vice jusqu’à lire d’abord le récit qui a perdu contre cet ouvrage dans la catégorie ‘document’ du mois d’Octobre, ‘Comment j’ai appris à lire’, d’Agnès Desarthe.

Cela n’a pas été un coup de foudre, et j’ai d’ailleurs failli reposer le livre, tant je trouvais le début poussif. J’ai été éduquée à finir mon assiette et finir les livres que je commence, donc j’ai persévéré et bien m’en a pris. En effet, il faut laisser passer la première partie, où Agnès Desarthe questionne, s’analyse, se cherche, en racontant son enfance et son adolescence d’une manière qui peut rebuter le lecteur, puisque c’est un cheminement éminemment personnel, pour arriver à de très belles pages sur la lecture et sur la traduction.
Agnès Desarthe était une élève modèle, ayant appris à lire très facilement, pourtant elle n’aimait pas lire : ‘je n’ai aucun problème avec la lecture, j’ai un problème avec les livres’. Ou plutôt, ce n’était pas tant qu’elle n’aimait pas lire, que ‘lire l’angoissait’ voire même qu’‘elle ne savait pas lire’. Pas lire, dans le sens de ne pas être capable d’accéder aux livres.
Dans ce récit, elle retrace son parcours, sa relation avec les livres, et tente de trouver une, voire des explications à ce refus de la lecture, à travers son histoire personnelle comme son histoire familiale.
Agnès Desarthe finira par mettre des mots sur les raisons de sa peur, liées à des questions identitaires relative à la place de la France et de la langue française dans son histoire familiale douloureuse. Il s’est créé un ‘fantasme’, un ‘malentendu durable’, un ‘amalgame dans l’esprit malléable de l’enfant’ dont les parents sont pourtant des lecteurs assidus qui voient en la France le pays de la liberté et de l’ascension sociale: la lecture renvoie à l’exil de la famille paternelle, à la déportation de la famille maternelle, au terroir français que cette fille d’immigrés, enfant, estime qu’elle ne possédera jamais. Le Français est la langue des non-dits maternels et des mal-dits paternels ‘En français, ça ne donne rien’, dit le père (Aldo Naouri !) qui tente de traduire un poème arabe.
Mais c’est aussi une peur liée au moment-même de l’apprentissage, où Agnès Desarthe se retrouve brusquement transférée en extrême minorité dans une école de garçons qui s’ouvre à la mixité, et devient une proie de la violence masculine.
La guérison arrivera par petites touches : d’abord l’importance de la rencontre avec Mme B. sa prof en prépa, étape qu’elle compare à un autre CP : ‘la révolution a eu lieu, je vais apprendre à lire’. ‘Il ne s’est rien passé dans ma vie intellectuelle entre la fin de la maternelle et le début de l’hypokhâgne’. Cette rencontre lui donne ‘un sauf-conduit universel et inter temporel’, ‘l’horizon s’élargit, l’horizon est pulvérisé’.
Puis la découverte d’Isaac Bashevis Singer, qui pansera bien des maux : ‘à partir de la découverte de Singer, je me mets à pouvoir tout lire, un verrou a sauté’. Singer donne à Agnès Desarthe les clés d’un monde qui n’existe plus, la voix de la famille de sa mère qui a disparu dans la Shoah pour ne lui laisser que de l’absence et du silence, et lui rend ses origines familiales pour mieux appréhender la France.Cela rééquilibre également l’influence de la mère face à celle du père, exubérante, et omni-présente. La lecture de ‘Yentl’ cette jeune femme qui se travestit pour pouvoir lire et étudier va régler le troisième conflit, celui qui tourne autour de la féminité : la féminité qui est synonyme d’oppression à l’école des garçons, mais aussi la féminité du côté paternel, liée à la soumission de la grand-mère analphabète, et des tantes obèses et mal mariées, ‘ces femmes qui ne (lui) donnaient pas envie d’être femme’.
A moi qui ai toujours été une lectrice avide et passionnée, qui n’ai pas connu ces blocages face aux livres et face à la langue, qui n’ai pas connu non plus l’exil ou l’immigration, qui vient d’une famille dans laquelle l’accès à la lecture a toujours été encouragé et favorisé, ce cheminement-très personnel- d’Agnès Desarthe n’a pas fait écho. Je lis pour m’échapper, alors que la lecture est pour elle un ‘envahissement’, une ‘colonisation’ de l’auteur sur son esprit de lectrice. Mais j’ai été touchée par cette analyse intime, et par l’importance qu’elle donne aux rencontres déblocantes que l’on peut faire dans sa vie, qu’elles soient réelles ou littéraires comme avec Singer, qui a aussi été un auteur important pour moi, sans parler des petits clins d’œil à Genevière Brisac et Bernard Hoeppfner, qui eux, font écho à ma vie personnelle.
Ce livre d’Agnès Desarthe comporte également de très intéressants passages sur l’écriture-elle est auteur de romans pour enfants comme pour adultes- (voir la parabole du lancer de la bague!) et sur la traduction- elle traduit de l’anglais au français, notamment les romans de Cynthia Ozick, dont ‘Comment j’ai appris à lire’ se nourrit de nombreux exemples. Contrairement à de nombreux écrivains et traducteurs qui disent être venus à l’écriture et à la traduction par l’amour du livre, Agnès Desarthe a eu le cheminement inverse :
‘c’était une étape nécessaire à l’apprentissage de la lecture’. ‘Ecrire, traduire, m’ont appris à lire’, notamment puisque la traduction ‘remet le texte en mouvement, le désacralise’.
J’ai beaucoup apprécié les exemples qu’elle donne de ses méthodes de traduction (le PARDES de Puttermesser), des problèmes rencontrés pour ne pas seulement traduire, mais aussi rendre l’intention, le ressenti de l’auteur, ce qui lui tient particulièrement à cœur, elle qui a voulu traduire pour ‘réenchanter le français’ pour son père, comme lorsque Tsvetaeva traduit l’olivier de Pouchkine en oranger pour garder le côté exotique et lointain exprimé par le poète russe. L’exemple de la traduction du prénom ‘Beatrice’ dans le roman de Cynthia Ozick est d’ailleurs particulièrement édifiant.
Si je ne me suis pas reconnue dans le parcours d’Agnès Desarthe, c’est un récit qui ne m’a absolument pas laissée indifférente, et j’ai trouvé très intéressant que chez elle la lecture ait cristallisé les démons personnels et familiaux, la lecture devenant ‘à la fois ce lieu de l’altérité apaisée et celui de la résolution jamais achevée de l’énigme que constitue pour chacun sa propre histoire’.
Un seul petit bémol, qui m’a vraiment interpellée : Libye écrit ‘Lybie’ une dizaine de fois dans le texte…C’est très étonnant puisque c’est le pays du père de l’auteur, donc je suppose qu’elle doit savoir l’écrire, et que même si ce n’était pas le cas, quelqu’un de la maison d’édition aurait relevé la faute…Très étrange !Mior a aimé aussi.

 

4 commentaires sur “Comment j’ai appris à lire – Agnès Desarthe

  1. Sans flagornerie, c'est de loin le meilleur billet que je lis sur ce livre.

    J'avais un gros a priori négatif sur Desarthe (genre je rentre à H4 alors que bon la lecture ce n'est pas mon truc, je n'y peux rien je suis géniale…) et finalement ce que tu en dis me fait vraiment regretter qu'il ne soit pas passé à la place de Fille de la campagne. La lecture entre évasion pour les uns et envahissement chez les autres, je trouve cela vraiment juste, surtout avec le rapport à la langue et tout l'affectif qu'elle implique.
    Bravo, c'est vraiment un beau billet (je le lirai du coup histoire de peaufiner ma contre sélection)
    (l'histoire de la Libye est proprement ahurissante!!!)

  2. merci Galéa, c'est très gentil et ça fait plaisir!

    effectivement il y a quelques incohérences dans le parcours, ne pas aimer lire et faire un bac littéraire puis khâgne ça semble un peu étrange… après elle explique aussi dans le livre qu'elle était très tournée vers l'anglais, d'où d'ailleurs sa future orientation professionnelle. Le début du livre est assez poussif, mais c'est quand même un livre très intéressant.
    Je vais entamer la 2e partie de Fille de la Campagne, j'espère qu'elle sera plus intéressante que la 1ere!

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