Le Quatrième Mur – Sorj Chalandon

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Quand Galéa a lancé son non-challenge du coup de cœur de l’année 2013-2014 je me suis rendue compte qu’aucun roman de cette rentrée littéraire ne m’avait vraiment fait vibrer. ‘Tout s’est bien passé’ m’a beaucoup touchée, mais il est malheureusement sorti en début d’année. Quant à Canada, je l’aime vraiment beaucoup, c’est un excellent roman, mais malgré le plaisir que j’ai pris à le lire, j’ai bien senti que ce n’était pas un coup de cœur au sens où Galéa l’entend, tout comme ‘Esprit d’Hiver’ de Laura Kasischke, pour lequel j’ai quand même voté lors de la sélection de Décembre.
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Je nourrissais donc, quand j’ai emprunté ‘Le Quatrième Mur’ de Sorj Chalandon, l’espoir secret que ce serait lui, mon premier coup de cœur. J’ai d’ailleurs tout de suite vérifié la date de parution : Août 2013- c’était donc possible. ‘Retour à Killybegs’ avait déjà été un de mes coups de cœur et j’adore la langue belle et élégante de Sorj Chalandon, le poids et la justesse de ses mots.
Au milieu des années 70, dans le Paris post-soixante-huitard et ‘orphelin d’idéologie’, Georges est un militant pro-palestinien. Il rencontre Samuel Akounis, un réfugié de la Dictature des Colonels, Juif de Salonique dont la famille est morte à Birkenau.
Celui-ci, plus âgé, plus mûr, devient un grand ami de Georges, et plus que cela, une figure tutélaire. Contrairement à Georges, il a véritablement connu l’oppression et l’extermination, et pas seulement à travers les médias. Comme il le lui dit « aucun de vous n’a jamais été en danger ». Il aide Georges à se distancier du vocabulaire utilisé abusivement- quel CRS est Alois Brunner?, lui demande-t-il quand le jeune homme scande ‘CRS=SS’-et surtout à se distancier de la violence, qui pour lui est une ‘faiblesse’. Les mots et les actes ont un poids, et surtout, des conséquences.
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Quelques années plus tard, Samuel, metteur en scène, décide de faire jouer Antigone-la version d’Anouilh- au Liban, par des acteurs de confessions et de communautés différentes. Antigone est une musulmane palestinienne, Créon un chrétien, Hémon un druze…Lui, le Juif, sera le chœur, celui qui franchit le quatrième mur-la façade imaginaire entre la scène et le public- pour s’adresser aux spectateurs. Quand il se meurt d’un cancer, il demande à Georges de le remplacer et de mener à bien sa mission. Georges, qui n’a que rarement quitté la France, s’envole donc pour le Liban, et se trouvera malgré lui aspiré dans une spirale de violence.
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D’ailleurs j’ai trouvé que ce livre aurait pu s’appeler comme le roman de Fabrice Humbert « L’origine de la violence », celle-ci étant présente partout –la violence physique des tabassages de militants, celle qu’on reçoit comme celle qu’on donne, la violence verbale, la violence de la tragédie- la tragédie réelle, celle de Sabra et Chatila, car comme le dit Marwan le chauffeur ‘il n’y a plus d’autre tragédie ici que cette guerre‘, la violence du traumatisme qui détruit les familles, la violence de la vie qui emporte Georges dans son tourbillon, lui qui ‘était venu faire la paix ‘.
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L’histoire de Georges, c’est aussi une réflexion sur le côté vain du militantisme- que savons-nous à Paris de ce qui se passe réellement à l’autre bout du monde ? Georges, qui n’a jamais voyagé, ne sait pas ce qu’est un véritable conflit ‘ici c’est difficile mais ce n’est pas la guerre’ lui dit Samuel en parlant de la situation en France. Alors il légitime des bagarres en utilisant des termes inadéquats, ce que corrige son ami ‘tu n’es pas un résistant, ils ne sont pas des nazis‘, il s’identifie à un héros de guerre comme Joseph Boczov, membre de l’Armée Rouge, pour donner un sens à sa vie, et, en paraphrasant le titre d’un roman précédent de Sorj Chalandon, pour se raccrocher à la légende de (ses) pères.
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Antigone, c’est le choix ironique d’une pièce où presque tout le monde meurt, jouée dans un contexte où presque tout le monde meurt. C’est la guerre tout autour, mais les acteurs ne ‘sont pas réunis autour d’un texte qui parle de paix, il n’y a pas de solidarité, tout le monde meurt à la fin’. C’est la tragédie dans la tragédie.
Le projet est beau mais dérisoire, il ne changera rien au conflit, il rapprochera seulement quelques acteurs, de façon intense mais brève. Des acteurs prisonniers de leurs communautés respectives, voire même de leur famille. Et c’est aussi la force du récit de Sorj Chalandon de montrer que personne n’est autonome ou pense par soi-même dans ce genre de conflit : ce ne sont pas les acteurs qu’il doit convaincre de rejoindre le projet, mais bien qui le père, qui le frère, membres actifs de leur communauté. ‘Tes acteurs ne sont pas des acteurs, ce sont des soldats. Toi, tu ne le sais pas, mais la guerre s’en souvient’, lui dit Marwan son chauffeur.
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Et puis, c’est aussi la découverte de la judéité, à travers la rencontre avec Samuel mais aussi l’ouverture du militant pro-palestinien à une autre culture, à une autre voix, à travers la rencontre avec le Dr Eschkol Cohen, militant du camp adverse. Cette kippa qui au départ gêne Georges, car elle rend Samuel ‘ailleurs, différent, loin de (lui)’, il finira par se l’approprier, tout comme la rencontre avec le Dr Cohen lui permettra d’avoir une vision à 360° de la scène d’ouverture.
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J’ai été bouleversée par ce roman, que j’ai senti rempli de tout ce qui est important pour Sorj Chalandon, tout ce qui lui tient à coeur : le traumatisme de Sabra et Chatila, les réflexions sur le militantisme déçu, sur la résistance à l’ennemi, sur la difficulté de se réinsérer dans la vie quotidienne d’un pays en paix, où les réactions, les priorités peuvent sembler vaines lorsque l’on revient d’un conflit sanglant. Comme souvent dans les livres de Chalandon, on retrouve également le thème de l’amitié masculine qui lui est cher. Samuel est ici plus qu’un ami, plus qu’un grand frère, c’est le chœur antique, une figure omnisciente et millénaire, qui va ouvrir les yeux  de Georges sur ce qu’est véritablement le monde, et lui donner la clé de son destin.
Comme toujours avec l’auteur, la langue est très belle, j’ai lu lentement pour savourer ce récit, et –chose qui ne m’arrive pratiquement jamais- j’ai remplis des pages et des pages de notes pendant la lecture. C’est un roman qui me marque, qui me reste en tête, et qui je pense est assez riche pour ne pas livrer toutes ses clés à la première lecture.
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Cette excellente interview de Sorj Chalandon m’a d’ailleurs aidée à décrypter ce roman, et même des ouvrages précédents de l’auteur.
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En conclusion,  mon intuition ne m’avait pas trompée, ‘Le Quatrième Mur’ est bien mon premier coup de cœur 2013-2014. J’aimerais beaucoup qu’il fasse partie de la Sélection ELLE, c’est vraiment un livre que j’aimerais voir gagner le Prix. Pour le moment il n’en a reçu aucun en France, mais vient d’être couronné du Prix Phénix 2013 remis à l’occasion du Salon du Livre Francophone de Beyrouth.

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Voir le billet de Valérie au sujet du ‘Quatrième Mur’.

Petit ajout: bravo aux lycéens qui viennent de décerner leur Prix Goncourt à ce très beau livre ! Cela me fait vraiment plaisir pour Sorj Chalandon qui le mérite amplement!

Cette lecture rentre donc a posteriori dans le Challenge Goncourt des Lycéens d’Enna

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11 commentaires sur “Le Quatrième Mur – Sorj Chalandon

  1. rho la la! Comme tu me gâtes Eva, mais quel magnifique billet (grand livre > grand billet il faut croire), j'ai des frissons rien qu'à lire ton article, comme tu maîtrises bien les accents tragiques, je ne supportes la violence que dans ce contexte. Je me réjouis d'avance de le lire. Et comme tu parles bien d'Antigone (faut dire que ça c'est de la mise en abîme de compétition quand même…enfin je suppose)
    Merci de ta participation, vous êtes pour l'instant deux à défendre le 4ème mur dans les pépites, et je m'en réjouis.

    PS: est ce que tu veux bien mettre le lien en comm sous mon billet, j'ai peur d'en oublier lors de la récap (et vu que je suis mal organisée, je le rédigerai à partir du 1er billet).

    Je dois dire que c'est un plaisir de découvrir Chalandon dans ce contexte…
    des bises

  2. Merci Galéa!! ce livre m'a beaucoup touchée, et cela a été difficile de mettre ces sentiments et impressions en mots, mais c'est le propre d'un coup de coeur…
    bises et bonne soirée!
    ps: je mets le lien dans les coms de ton billet

  3. je ne lis pas ton billet trop en détail car j'ai le livre et je compte le lire très vite mais ton enthousiasme me donne encore plus envie!
    Et comme tu les sais, il a eu aujourd'hui le Prix Goncourt des Lycéens! Tant mieux!

    1. ils sont bien nos petits lycéens 🙂 ça me fait vraiment plaisir pour Sorj Chalandon, il le mérite amplement. ça m'aurait désolée s'il n'avait pas eu un prix pour ce livre.

  4. Je relis ton billet car je suis presque à la fin du roman et je suis bouleversée : un coup de coeur aussi pour moi (et en version audio : double coup de coeur : pour l'auteur et le lecteur!) et merci pour le lien vers l'interview qui me fait réaliser que j'avais deviné pas mal de chose sur le côté autobiographique! Si tu le permets je mettrai un lien vers cette interview aussi

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