Karoo – Steve Tesich

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Motivée par la sortie récente de « Price » de Steve Tesich, je me devais de lire le roman du même auteur publié en France en 2013, le fameux « Karoo ».

Je dois d’abord dire que j’ai été assez surprise, car je m’attendais à un roman comique. Or c’est un livre que j’ai trouvé très sombre, même si certains passages sont extrêmement drôles -mais toujours grinçants- comme lorsqu’il compare la guerre pour trouver un taxi au naufrage d’un bateau
 » Ils courent, se bousculent sur les trottoirs et font des signes désespérés aux taxis. C’est comme une scène de l’un de ces films catastrophe en mer. Il n’y a pas assez de canots de sauvetage. Les hommes valides courent devant pour s’assurer un taxi, tandis que les femmes, les enfants et les infirmes restent à l’arrière, blottis par petits groupes. Ils ne peuvent plus qu’espérer et prier, maintenant. »
Saul Karoo, surnommé le Doc, est une référence dans son domaine: il retravaille des scenarii ou remonte des films pour le compte de producteurs de cinéma. C’est un homme qui s’intéresse peu aux autres, ne semblant aimer personne, ni sa mère, ni son fils adoptif qu’il voit ou appelle seulement lorsqu’un tiers est présent, au point de séduire une femme en soirée uniquement dans le but d’éviter le tête à tête avec Billy. En visionnant un film dont un producteur influent lui a confié le remontage, il fait une découverte liée à son passé qui le pousse à changer. Mais la situation va bientôt lui échapper.
Steve Tesich crée une peinture cynique du monde d’Hollywood, où les producteurs ont le final cut par rapport aux scénaristes et même aux réalisateurs les plus reconnus, et ont le pouvoir de faire réécrire une histoire ou changer le montage d’un film à leur goût. Karoo semble prendre ses distances avec ce monde lorsqu’un scénariste fait un esclandre après que son film ait été réécrit et se suicide peu après. Cependant, arriver au dîner avec une femme plus jeune et plus belle que le producteur tout puissant est finalement plus important pour lui que de lui dire ses quatre vérités, quitte à compromettre au passage sa jeune voisine qui le considère comme un père.
J’ai été particulièrement touchée par le fait que Karoo n’existe en tant que père – malgré l’intérêt et l’amour que lui porte son fils – que lorsqu’un tiers est présent. C’est la condition sine qua none pour qu’il échange avec son fils. C’est le culte de l’apparence poussé à l’extrême, où une relation père-fils n’existe que devant témoins, dont l’acme est un dîner entre Karoo et son seul ami Guido, où ils se congratulent mutuellement d’être de si bons pères alors qu’aucun d’eux ne se préoccupe vraiment de son enfant.
Steve Tesich frappe là où ça fait mal. J’ai eu des difficultés à entrer dans ce roman, et il m’a fallu une bonne centaine de pages pour atteindre une vitesse de croisière dans ma lecture, et vraiment m’attacher au personnage principal, qui n’a au début rien de sympathique et dont l’attitude en perpétuel décalage est limite fatigante, même si certaines scènes sont vraiment très drôles, notamment celle où Karoo passe la visite médicale nécessaire pour obtenir une nouvelle assurance maladie.

Mais mon attention s’est resserrée sur le récit lorsque Karoo se lance dans la quête initiée par la découverte faite lors du visionnage du film. Ce scénario improbable, et les événements qui en découlent, auraient pu être la base d’un mauvais roman de gare, mais le talent de l’auteur a rendu crédible cette histoire et le fait pour moi d’avoir deviné ce qui se tramer n’a fait qu’ajouter à la tension du récit puisque je me demandais comme cette histoire allait bien pouvoir se terminer.

La mise en abîme de l’entretien final entre le producteur et Karoo boucle ironiquement cette peinture acide du monde hollywoodien où rien ne compte, ni le respect des hommes, ni la morale, ni le droit à l’intimité et à la vie privée, sauf le succès et l’argent. Plusieurs personnes qui avaient lu Karoo avant moi n’ont pas apprécié la fin, mais je l’ai trouvée pertinente, car ce qui arrive dans ce roman a une forte résonance mythologique.

« Karoo » est un livre dont le début m’a fait peiner, mais je suis contente d’avoir persévéré dans cette lecture, car c’est un roman qui m’a vraiment fait réfléchir, au-delà de l’ironie et de la satire du monde hollywoodien. Je lirai prochainement « Price », en espérant être autant remuée.

C’est ma neuvième contribution au Mois Américain.

 

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