Par le vent pleuré – Ron Rash

Je suis une inconditionnelle de Ron Rash (vous pouvez d’ailleurs retrouver ici les chroniques de six de ses livres), et chaque annonce d’une nouvelle parution est une joie! Ses livres ne sont pas forcément traduits en français dans leur ordre chronologique de parution (par exemple, « Le Chant de la Tamassee », paru l’an dernier en France, et qui m’avait un peu déçue, est un livre publié en 2004 aux Etats-Unis, alors que « Above the Waterfall », publié en 2015, n’a toujours pas été traduit en français…), mais « Par le vent pleuré » est bien le dernier en date de l’auteur, et comme souvent dans l’oeuvre de Ron Rash, on y retrouve une rivière…

La rivière, c’est là où l’on découvre des ossements, rapidement identifiés comme ceux de Jane « Ligeia » Mosely, une jeune fille qui avait disparu quarante-six ans plus tôt, en 1969. En apprenant la nouvelle, Eugene, un homme d’une soixantaine d’années, est saisi d’effroi. Il a bien connu Ligeia le temps de l’été 1969. La jeune fille, originaire de Floride, avait été envoyée chez son oncle et sa tante à Sylva, dans les Appalaches, après une sombre affaire de fugue dans une communauté hippie. Pour Eugene et Bill, son grand frère, Ligeia était un souffle d’air frais dans cette petite ville conservatrice qui semblait complètement préservée de la révolution contestataire qui secouait les Etats-Unis. A Sylva, pas de hippies, ni de drogues, ni de rock…même la guerre du Vietnam semblait très loin des préoccupations. Ligeia fut le premier amour d’Eugene, qu’il n’arriva jamais vraiment à oublier, après le départ de la jeune fille au bout de quelques mois. Alors pourquoi ses ossements ont-ils été retrouvés à Sylva, alors que Bill lui avait dit qu’il l’avait accompagnée lui-même jusqu’à la gare routière, et l’avait mise dans un bus pour la Floride?

Pas d’histoire de guerre de Sécession dans ce court roman, mais l’on retrouve dans « Par le vent pleuré » un autre thème cher à Ron Rash, la petite ville, la communauté refermée sur elle-même. Sylva semble en dehors du temps, en dehors même du reste des Etats-Unis. Tout le monde se connaît dans cette petite ville, et d’ailleurs tout se sait. Impossible de garder longtemps un secret, impossible de mal agir ou ne serait-ce que d’avoir un comportement qui sort de l’ordinaire sans que tout le monde soit au courant, ou tout du moins l’homme fort de la ville : le médecin, qui est aussi le grand-père de Bill et Eugene. L’homme est riche, en tant que médecin il connaît les petits secrets intimes de trois générations d’habitants, il est autoritaire et fait la pluie et le beau temps, craint par la population locale. Depuis la mort de son fils, le père d’Eugene et Bill, il régente la vie de sa veuve et de ses deux petits-enfants. Bill et Eugene sont de jeunes gens sages, l’aîné vient d’être admis en école de médecine, le cadet est encore au lycée. L’arrivée de Ligeia va leur faire prendre des risques et les faire dévier du droit chemin…

« Par le vent pleuré », c’est aussi la relation de deux frères, deux frères qui s’entraident et se soutiennent face à la dictature du grand-père, Bill étant en 1969 le grand frère sage et protecteur, qui donne des conseils à son petit frère et veille au grain. Mais si cette relation est normale à l’époque, car bien que la différence d’âge entre Bill et Eugene ne soit que de quelques années, l’un est déjà étudiant et expérimenté alors que l’autre est un lycéen encore naïf, celle-ci n’évolue pas dans le bon sens au fil des années. En effet, l’écart entre les deux frères aurait dû se réduire avec le temps, alors qu’il n’a fait que se creuser : en 2015, Bill est un bon père de famille, et un chirurgien extrêmement réputé, qui réalise beaucoup d’opérations à l’étranger à titre caritatif alors qu’Eugene est un loser qui a détruit sa vie professionnelle et sa vie familiale en raison de son addiction à l’alcool. Sa fille, aujourd’hui adulte, ne veut plus le voir, et c’est Bill qui tient lieu de père à Sarah.

« Par le vent pleuré » n’est pas un coup de cœur, ce n’est pas le meilleur livre de Ron Rash, et il pourrait même décevoir un lecteur recherchant une puissance équivalente à celle d’« Un pied au Paradis »  Cependant je l’ai lu quasiment d’une traite (il est court), et quand je le reposais, il me manquait. Si l’intrigue est assez convenue (j’avais grosso modo deviné la fin au bout de quelques chapitres), l’auteur est vraiment doué pour faire renaître cette petite ville des Appalaches de 1969, préservée de toutes les mutations de l’époque, et pour peindre avec une certaine tendresse le portrait d’un homme abîmé par la vie. Un roman étrangement attachant, plus profond qu’il n’en a l’air.

Publié en Août 2017 chez Seuil, traduit par Isabelle Reinharez, 208 pages.

7e lecture de la Rentrée Littéraire de Septembre 2017.

Et 1ere participation au Mois Américain 2017 organisé par Titine.

 

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