Mercy, Mary, Patty – Lola Lafon

Après s’être intéressée à Nadia Comaneci dans « La petite communiste qui ne souriait jamais », Lola Lafon évoque aujourd’hui dans « Mercy, Mary, Patty » une autre femme connue, Patty Hearst, qui défraya la chronique dans les années 70.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas son histoire, Patty Hearst est la petite-fille du magnat de la presse William Hearst. En 1974, alors âgée de 19 ans, elle est enlevée sur le campus de Berkeley par un groupe terroriste d’extrême-gauche, le SLA (Armée de Libération Symbionaise). Des messages audio sont enregistrés par Patty Hearst, dans lesquels elle critique ses parents et son petit ami et affirme qu’elle a rallié la cause de ses ravisseurs. Puis, après quelques mois de captivité, elle participe à un braquage, armée, aux côtés de ses kidnappeurs. Celle qui s’est renommée Tania, comme Tania la Guerillera, la compagne de lutte du Che en Bolivie,  sera finalement arrêtée au bout de dix-huit mois et condamnée à une peine de sept ans de prison.

Lola Lafon imagine dans « Mercy, Mary, Patty » qu’une universitaire américaine en résidence dans les Landes à l’automne 1975 est chargée d’écrire un rapport pour l’avocat de Patty Hearst, dont le procès va bientôt s’ouvrir. Gene Neveva engage une adolescente française qui maîtrise très bien l’anglais, Violaine, pour l’assister dans cette tâche. Cette collaboration va marquer la jeune fille à tout jamais.

Lola Lafon

Le début de l’histoire m’a fait très peur: j’ai trouvé que le récit avait du mal à décoller, que cette construction (c’est une troisième personne qui raconte l’histoire, en s’adressant à Gene en la vouvoyant) était étrange, que la relation entre l’universitaire américaine et l’adolescente française était artificielle, je ne comprenais pas non plus pourquoi l’intrigue se passait en France et pas aux Etats-Unis. Pourtant, après quelques pages, la magie a opéré et j’ai vraiment accroché au récit. Le personnage de Patty Hearst y est pour beaucoup. Son histoire – vraie- est fascinante : une jeune fille de la meilleure société américaine qui tourne soudainement le dos à son milieu pour rejoindre un groupuscule d’extrême-gauche après avoir été kidnappée et dont, encore aujourd’hui, on ne sait pas si elle a été contrainte et forcée, si elle a subi un Syndrome de Stockholm, si elle était parfaitement volontaire. Son avocat, au procès, soutiendra qu’elle a agi sous la terreur: mais était-elle terrorisée celle qui, lors du hold up d’un magasin, reste seule dans un van, la clé sur le tableau de bord, puis qui charge une arme, vide le chargeur et recharge encore  pour couvrir ses ravisseurs pris à partie par les vigiles, tirant trente-trois balles en moins d’une minute?

Une affaire mystérieuse, intrigante, pleine de faux-semblants. Le groupuscule a enlevé Patty Hearst pour accéder à la célébrité, la famille Hearst étant non seulement une des plus grosses fortunes du pays mais aussi la propriétaire d’un grand groupe de presse. (La SLA organisera d’ailleurs un hold up où les braqueurs font tout pour être filmés sous toutes les coutures) L’affaire enrichira encore plus la famille – « Hearst n’a jamais vendu autant de papier qu’en relatant l’enlèvement de sa propre fille » – quant à Patty, ce kidnapping marquera un tournant décisif dans sa vie personnelle. Lola Lafon a choisi de  rapprocher l’affaire Patty Hearst d’une autre affaire ayant défrayé la chronique : en 1704 des jeunes filles ayant été kidnappées par des Indiens ont refusé de rentrer dans leurs familles lorsqu’elles ont été libérées, souhaitant rester dans les tribus indiennes : elles qui vivaient auparavant cloîtrées dans leurs maisons avaient par leur kidnapping accédé à une vie extérieure, au travail physique… Mais cette sortie de leur milieu leur avait aussi fait voir le conflit entre Indiens et pionniers d’un autre œil, puisqu’elles avaient assisté à des violences des hommes blancs…qui leur firent refuser de rentrer dans le monde dit civilisé. Un soufflet pour la société américaine, tout comme le retournement de Patty Hearst sera une humiliation pour sa famille et son milieu, sa nourrice déclarant même que Patty méritait de brûler en enfer!  

C’est cette même prise de distance, cette nouvelle vision occasionnée par une rupture, une sortie forcée du milieu d’origine que l’on retrouve dans l’affaire Patty Hearst. La jeune femme, issue d’une famille ultra privilégiée, découvre que dans l’Etat de Californie, tout près de chez elle, des millions de gens meurent de faim. Elle assiste à des violences policières lorsque le FBI mitraille durant sept heures une maison dans laquelle elle était censée être prisonnière – ce qui l’aurait tuée si cela avait été le cas. Elle voit également sa famille et son couple d’un autre oeil : elle se sent abandonnée par son père qui ne veut pas verser de rançon, par sa mère qui porte le deuil comme si Patty était déjà morte, elle est humiliée par son petit ami qui l’infantilise dans ses déclarations…Pourquoi s’enfuir du groupuscule, où aller quand toutes ses valeurs fondatrices ont été bouleversées, voire détruites? Une distance que crée également Gene lorsqu’elle étudie l’affaire en compagnie d’une adolescente française, qui n’a donc pas d’a priori puisqu’elle ne connait pas le dossier, mais qui a le même âge de Patty, et qui elle aussi subit sa propre vie : sa route est toute tracée, ses parents ont décidé qu’elle serait secrétaire bilingue, et son éducation – tout comme celle de Patty – la pousse à obéir, à se conformer à ce que l’on attend d’elle …Patty Hearst le concédera dans ses Mémoires, écrites en 1981, son kidnapping a été un soulagement, le moment où elle est sortie de sa torpeur, de sa passivité, pour enfin se sentir vivante et maîtresse de sa vie.

Qui manipule qui dans l’affaire Patty Hearst? Le père de Patty déclare : « Elle a été à nous vingt ans, eux l’ont eue soixante jours, je ne crois pas qu’elle ait changé si vite ». Ce à quoi Patty répondra : « J’ai été manipulée pendant vingt ans, ça a pris six semaines à la SLA pour me remettre d’aplomb ». Et dans la relation entre Gene et Violaine? L’universitaire emploie-t-elle Violaine uniquement pour l’assister sur ce projet? ou pour également profiter du regard vierge d’une adolescente française sur cette affaire? voire même pour réaliser une expérience psychologique? Gene, si prompte à essayer de comprendre Patty Hearst est-elle consciente du bouleversement qu’elle crée chez Violaine? ou tout comme Patty qui prend les armes pour combattre la société de violence et de guerre à laquelle elle s’oppose, a-t-elle cette même attitude d’indifférence qu’elle conspue chez les autres? Et si Patty est plus jugée pour avoir tourné le dos aux valeurs de sa famille et avoir dénoncé l’hypocrisie de la société américaine que pour avoir participé à un braquage de banque et à un hold-up, c’est aussi parce qu’elle appartient à l’une des familles les plus riches des USA qu’elle sera certes reconnue coupable, mais seulement condamnée à sept ans de prison, et finalement libérée au bout de deux ans sur intervention du Président Carter.

J’ai eu la chance de pouvoir rencontrer Lola Lafon en petit comité dans le cadre du Forum Fnac Livres et de pouvoir échanger avec elle sur « Mercy Mary Patty », ce qui m’a fait apprécier encore plus cet ouvrage riche, profond.  Un livre fascinant, qui ne parle pas à la place de Patty Hearst  mais qui pose de nombreuses questions sur la place de la femme dans la famille et dans la société, un sujet toujours d’actualité même si l’affaire a lieu en 1974-75, à la fin de la période hippie. A lire! 

Publié en Août 2017 chez Actes Sud, 238 pages.

12e lecture de la Rentrée Littéraire 2017.

9e (et dernière!) participation au Mois Américain 2017 organisé par Titine.

 

11 commentaires sur “Mercy, Mary, Patty – Lola Lafon

  1. ouah toute une histoire (tiens le syndrome de Stockholm n’existait pas encore)…en tout cas c’est possible ce changement d’attitude….Charles Manson etait capable de faire ce qu’il voulait des filles….ou presque…mais passionnant cette histoire didonc….

  2. J’avais adoré La petite communiste et me suis naturellement empressée de feuilleter ce nouvel opus dont le sujet m’apparaît fascinant. Le mode narratif m’a semblé déroutant, et je me suis prioritairement dirigée vers d’autres ouvrages. Mais du coup, ton billet me laisse penser qu’il faudrait quand même que je tente le coup…

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