D’un pays sans amour » de Gilles Rozier a été publié il y a près de quinze ans chez Grasset, et sort enfin en poche chez l’Antilope, un excellent choix puisque ce livre est parfaitement en adéquation avec sa ligne éditoriale.
Je suis une grande fan de cette maison d’édition donc je m’attendais à aimer ce livre … mais je l’ai en fait adoré !
Pierre est un jeune homme parisien qui devient orphelin très jeune. Par hasard, il découvre que sa grand-mère maternelle, morte en 1942, était née en Pologne. Lui qui a grandi à côté d’un atelier de confection se met en tête qu’elle était juive et décide d’apprendre le yiddish. En s’intéressant à des auteurs ayant écrit dans cette langue, et, à la recherche d’informations sur eux, il commence à correspondre avec Sulamita, une dame très âgée qui vit dans un palais à Rome, entourée de livres…
Quel livre riche et dense. A travers les échanges (en grande partie épistolaires) entre Pierre et Sulamita, c’est un monde disparu qui revit. Avant la Shoah, le yiddish était une langue parlée par plus de dix millions de personnes, avec une grande production littéraire. Aujourd’hui, qui se souvient d’Uri Zvi Greenberg, Peretz Markis ou Melekh Ravitsh, les trois auteurs auxquels Pierre s’intéresse?
A travers les destins individuels de ces trois hommes, c’est aussi le destin collectif des Juifs ashkénazes et par là-même du yiddish, qui nous est raconté : la mort pendant la Shoah (dont on ne sait parfois même pas où, quand, comment, par qui elle a été donnée …), l’exil en Amérique du Nord ou en Israël (où le yiddish sera combattu pour que l’hébreu prédomine), la persécution en URSS.
Les histoires de ces trois hommes, bien que souvent sombres, sont aussi très romanesques. Et quel beau personnage que celui de Sulamita- qui a aussi réellement existé- fille de l’écrivain et photographe Alter Kacyzne- qui va consacrer sa vie et sa fortune à reconstituer les archives de son père assassiné.
C’est beau, c’est triste, c’est aussi un hommage poignant à une culture que l’on a voulu détruire mais qui subsiste toujours grâce à des passionnés.
Un grand coup de cœur.
Publié chez l’Antilope, 477 pages.