Une activité respectable – Julia Kerninon

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Je ne connaissais pas du tout Julia Kerninon, pourtant déjà auteur de deux romans – « Buvard » et « Le dernier amour d’Atilla Kiss »- à trente ans à peine, jusqu’à la sortie de ce récit autobiographique d’une soixantaine de pages, « Une activité respectable », qui a beaucoup plu dans mon entourage.

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Julia Kerninon

Et en effet, difficile de ne pas aimer cet ouvrage lorsqu’on est soi-même une bibliophile accomplie. Avec des phrases à la fois longues et urgentes, très écrites mais pourtant orales, Julia Kerninon raconte vingt-cinq ans d’amour des livres, de lecture et d’écriture. Une passion inculquée par ses parents, eux-mêmes lecteurs acharnés, avec notamment une mère qui estime que sa vie a été sauvée par la littérature. Des parents un peu hippies, instituteurs, grands voyageurs, qui encouragent très tôt l’appétit de leur fille pour les livres et son goût pour l’écriture en lui offrant une machine à écrire, mais en lui rappelant aussi qu’il faut beaucoup d’efforts et de discipline pour devenir écrivain.

Julia va alors taper pendant des heures sur sa machine à écrire, et organiser toute sa vie autour de l’écriture. Partir de chez ses parents pour aller vivre à Budapest, où elle passera une année quasiment recluse dans un appartement à écrire une première mouture de son premier livre « Buvard », enchaîner les petits boulots qui lui permettront de subsister mais également d’avoir du temps libre pour pouvoir écrire.

Le récit commence par une scène saisissante, celle du premier voyage à Paris de la petite Julia, âgée de cinq ans. Sa mère l’emmène à la librairie Shakespeare & Co. Moment magnifique où la petite fille, dans ce cadre hors du commun, découvre le champs des possibles de la littérature. Julia s’inscrit dans la légende familiale, celle qui a vu ses parents, partis traverser l’Amérique du Nord de Cancùn à Vancouver avec des bagages limités et donc sans livre, se partager un roman trouvé dans un fossé, la mère lisant la première moitié avant de l’arracher et de la donner au père pour qu’il la lise pendant qu’elle attaque la deuxième moitié…

J’aurais aimé en savoir plus sur les lectures de Julia, les romans qui ont compté pour elle, ceux qui l’ont formée, or très peu de livres sont finalement cités ou commentés, et c’est le seul bémol que j’émettrai au sujet d' »Une activité respectable ». Pourtant son récit est addictif, et sans qu’elle se mette complètement à nu, on en sait assez pour s’attacher à elle. J‘ai particulièrement aimé la toute dernière partie, où elle ne cache rien du décalage créé par l’écriture – être dans son monde, s’isoler pour écrire, quitte à paraître déséquilibrée aux yeux de certains. Et ce côté éminemment solitaire de l’écriture, que ce soit pendant le processus de création, qui engendre forcément des sacrifices,  ou pendant les périodes de doute ou d’inquiétude, quand on doit affronter seule le fait de ne pas savoir de quoi demain sera fait, si l’on aura assez gagné assez d’argent pour pouvoir se permettre d’écrire, si ce roman qui représente des années de travail sera finalement accepté par une maison d’édition et publié, mais aussi si on sera un jour reconnu en tant qu’écrivain. Car tous ces sacrifices, cette marginalité, cette vie sur le fil du rasoir ne peuvent être compris et acceptés socialement qu’à partir du moment où son livre est publié et qu’elle devient donc officiellement écrivain – une « activité respectable », et donc un métier et pas un loisir, qui justifie enfin aux yeux des autres tous les efforts et les manquements passés.

« Une activité respectable » de Julia Kerninon ne vous prendra qu’une grosse demi-heure, une heure à tout casser, mais ce petit récit est plein de pistes, avec de nombreux paragraphes que l’on peut lire et relire, et un sacré amour de la littérature! Une très belle lecture de cette année 2017 et une auteure que j’ai maintenant envie de découvrir à travers ses deux fictions!

Publié en Janvier 2017 aux éditions du Rouergue, 64 pages.

16e lecture de la Rentrée Littéraire de Janvier 2017.

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20 commentaires pour “Une activité respectable – Julia Kerninon

  1. C’est marrant! Je l’ai lu ce matin dans le train! Et je me suis dit que j’allais le relire au retour, pour être au plus près de son écriture.
    J’ai terminé « Buvard » la semaine passée et l’écriture de Julia Kerninon est incroyable!

  2. Oui, il se lit vite ! j’ai eu de la chance de la rencontrer deux jours après ma lecture ! Pour ses goûts et sa manière de travailler, elle avait dit qu’elle ne comprenait pas trop la fascination autour de ça .. mais elle est auteure. Je crois que j’ai noté quelques uns de ses romanciers préférés, il faudrait que je regarde dans mes notes. Sinon, oui je ne vois pas comment, quand on aime comme toi autant la littérature, on peut échapper à ce petit livre magique !

    1. quelle chance tu as eu de la rencontrer ! j’avais adoré ton compte rendu, vraiment intéressant, et complet en plus, j’avais vraiment l’impression d’y être !

  3. Ce texte fait l’objet de nombreux éloges. Pourtant, j’avoue que je suis rarement convaincue par les livres qui ont pour sujet l’amour des livres. Le côté un peu tautologique m’assomme. Mais bon, une demi-heure de lecture, ça peut éventuellement se tenter… si je le trouve en bibli.

    1. oui voilà, au pire tu as perdu une demi-heure! mais elle évoque aussi l’histoire de sa famille, sa propre vie, ses voyages… l’amour des livres est au coeur du récit, mais il y a plein de facettes différentes, et je suis sûre que tu peux y trouver un axe qui te plait.

    1. oui tout d’un coup ça fait boule de neige, et il y a de plus en plus de billets laudatifs qui fleurissent! il faut dire qu’avec 60 pages, l’investissement n’est pas grand quand on est tenté par ce livre!

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