Canada – Richard Ford

4 coeurs

J’ai profité du répit entre l’envoi de mes sept fiches de lecture pour le Jury de Décembre et la réception du colis des trois livres de la sélection d’Octobre pour lire « Canada ».

On m’avait chaleureusement recommandé ce roman, le premier de Richard Ford que je lis, et qui m’a tout aussi déroutée qu’il m’a plu, moi qui aime les histoires d’adolescents solitaires.
En effet, le contenu du livre m’a beaucoup surpris par rapport à ce à quoi je m’attendais après avoir lu la quatrième de couverture. J’imaginais que le braquage ferait l’objet du premier chapitre, puis que la grande majorité du récit concernerait les mille et une aventures de Dell au Canada en compagnie du mystérieux Arthur…que nenni ! En fait une très grande partie du livre ne se passe pas au Canada, contrairement à ce que le titre pourrait laisser entendre, et les deux grands événements annoncés aussi bien sur la couverture du livre que dans la première phrase du récit-le braquage et les meurtres-sont finalement traités de façon relativement anecdotique par Richard Ford.
La famille Parsons, les parents, Dell et sa sœur jumelle Berner vivent relativement repliés sur eux-mêmes dans la petite ville de Great Falls.
Si Berner est audacieuse et rebelle, Dell est un adolescent tranquille, qui s’intéresse aux échecs et aux abeilles et voudrait intégrer une bonne université.
Les parents eux-mêmes sont très différents l’un de l’autre et ne doivent leur union qu’à une grossesse imprévue. Ils vont se lancer à la suite d’une escroquerie du père dans un braquage digne des pieds-nickelés, alors que comme le souligne Dell, rien ne les y obligeait vraiment et qu’ils auraient pu facilement trouver une autre porte de sortie. Pourquoi alors le font-ils ? Pour tromper l’ennui d’une vie qui quinze ans après la fin de la guerre semble trop tranquille à l’ex-bombardier Parsons ? Pour que ce soit l’élément déclencheur d’une nouvelle vie où chacun d’eux sera libre de partir de son côté ? En tout cas chacun d’eux aurait pu renoncer, et raisonner l’autre. Ils ne l’ont pas fait, et c’est peut-être dans cette seule action décidée et entreprise communément qu’ils se sentiront vraiment un couple.
Toujours est-il que le braquage, s’il a pu souder le couple l’espace d’un instant, marque l’éclatement de la famille Parsons. Après l’arrestation des parents, Berner s’enfuit et Dell est conduit au Canada chez le frère d’une amie de sa mère, Arthur Remlinger, qui lui aussi s’est enfui des Etats-Unis, mais pour d’autres raisons. Ces quelques semaines passées auprès d’Arthur ne seront pas de tout repos pour Dell, mais je ne dévoilerai pas ici la deuxième partie du roman.
Au début du récit narré par Dell, cinquante ans plus tard, on apprend qu’il est devenu professeur, et qu’il a mené par la suite une vie tranquille et conforme à ses souhaits, avec une stabilité à la fois personnelle et professionnelle.
Ceci est quelque part la grande surprise du roman, car on pourrait s’attendre à ce que ces événements-le braquage et les meurtres- aient changé Dell à jamais, qu’ils aient fait dévier le cours de son destin, qu’ils aient été le déclenchement d’une vie de cahots et d’aventure… Mais non. L’adolescent calme et réfléchi, resté fidèle à lui-même, est devenu un adulte calme et réfléchi- malgré une vie sans ses parents, le braquage, l’emprisonnement de ses géniteurs, les meurtres. Cela n’aura aucune incidence fâcheuse sur sa destinée. D’où cette question que Dell se pose : a-t-il échappé à son châtiment ?
Pour quelle raison : est-ce de la résilience, un goût pour le bonheur ? Ou bien une continuation logique des choses ?
Berner connait un destin bien différent de celui de Dell, mais finalement, cet événement n’a-t-il simplement pas renvoyé les deux adolescents à eux-mêmes ? On peut penser que si ses parents n’avaient pas commis ce braquage, Berner serait allée à l’université, aurait mené une vie stable, mais est-ce vraiment le cas ? Ne se serait-elle pas enfuie de la même manière, en adéquation avec l’adolescente tumultueuse qu’elle était ? Finalement, le côté plus contemplatif de Dell lui permet de rester sur sa voie car il se place en retrait des événements négatifs qu’il vit, et fait confiance aux personnes qui le prennent en charge, alors que Berner, en s’enfuyant, et en voulant compter simplement sur elle, va aux devants d’une vie cahotique.
Même Arthur finit par montrer son vrai visage malgré les nombreuses années d’exil : il finit par réaliser de sang-froid ce qui était jusque là considéré comme un acte involontaire dans son passé.
C’est un roman qui une fois refermé m’a fait me poser beaucoup de questions sur la résilience, les facteurs externes, le libre arbitre…
Les accidents et péripéties de la vie ont-ils vraiment une incidence sur notre façon de vivre et de nous comporter, ou nous révèlent-ils simplement qui nous sommes vraiment, tout comme les menaces des Indiens révèlent le côté fantasque et immature des parents Parsons ?
voir l’article de Coralie qui a également beaucoup aimé, et celui de Mior

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