Un homme dangereux – Emilie Frèche

4 coeurs
FRECHE
Comme Delphine de Vigan dans « D’après une histoire vraie » , Emilie Frèche – dont je n’avais encore lu aucun roman – floute également la limite entre réalité et fiction avec « Un homme dangereux ».

La narratrice, Emilie, 35 ans, écrivain, a une vie plutôt agréable auprès de son mari Adam, beaucoup plus âgée qu’elle, avec qui elle est mariée depuis dix ans. C’est un homme aimant, avec lequel elle partage une grande complicité, mais avec qui elle n’a plus eu de relations sexuelles depuis sept ans, manque qu’elle comble avec son amant Benjamin. Un jour, elle rencontre Benoit Parent, qui a une vingtaine d’années de plus qu’elle. Emilie est attirée vers cet homme de manière irrépressible, mettant en péril son mariage…
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« Un homme dangereux » n’est pas une histoire classique d’adultère, car Benoit Parent est un homme à la fois intrusif et fuyant, manipulateur, blessant, qui bouleverse complètement la vie d’Emilie. Autant on peut comprendre son attirance pour son amant Benjamin, autant il est difficile de comprendre ce qu’elle trouve à Benoit. Certes, c’est un écrivain connu, une figure prépondérante du milieu littéraire français, mais non seulement n’est-il pas une beauté – quelle femme trouve attirant un homme qu’elle imagine dans un film de la Stasi? – mais il est souvent cassant, voire méchant, joue au chat et à la souris avec Emilie, et surtout passe son temps à faire des réflexions antisémites alors qu’Emilie, tout comme Adam son mari, est juive et très impliquée dans des mouvements contre l’antisémitisme. Ici, pas d’étreintes brûlantes, pas de passion physique, mais Benoit retourne complètement le cerveau d’Emilie, la gardant sous son emprise grâce à ses paroles et à ses mots, comme ces sms qu’il lui envoie toutes les deux minutes. Benoit Parent est un homme qui ne se donne pas, qui garde ses distances pour distiller son fiel à l’abri. Emilie, qui a perdu tous ses repères, agit de façon inconsidérée, disparaît pendant des heures, ment à son mari, néglige sa famille. Et la tension monte…quelles sont les motivations de Benoit? De quoi est-il réellement capable? Que va-t-il arriver à Emilie?
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Emilie, à bout physiquement et psychologiquement, est victime d’une sorte de Syndrome de Stockholm, elle est amoureuse de l’ennemi, l’homme qui profère des insultes antisémites, l’homme qui semble vouloir la détruire. La construction d' »Un homme dangereux » m’a fait penser à « D’après une histoire vraie », car il y est également question d’emprise et de manipulation. Comme dans le roman de Delphine de Vigan, un projet d’écriture représente le moyen de reprendre le dessus. Les limites entre réalité et fiction sont très floues, beaucoup d’éléments de ce livre sont empruntés à la vie d’Emilie Frèche, et il est finalement difficile d’appréhender ce texte comme un roman, et pas comme un texte autobiographique. La rumeur germanopratine murmure que l’homme dangereux serait fortement inspiré de Patrick Besson, ce que corroborerait le fait que Benoit Parent qualifie Annie Ernaux d' »écrivain lamentable », qui est en effet une déclaration de Patrick Besson…
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« Un homme dangereux » d’Emilie Frèche est un livre marquant, qui se lit très facilement, sur la manipulation d’une femme à la déroute. J’ai particulièrement aimé la fin, cette boucle bouclée qui règle un non-dit familial générateur de troubles. J’ai bien envie de lire d’autres romans d’Emilie Frèche, une auteur que je ne connaissais pas mais que j’ai eu plaisir à découvrir.
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Publié le 19 Août 2015 aux Editions Stock, 288 pages.
12e participation au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015 …et 2e % atteint!
                            Challenge RL 2015

14 commentaires sur “Un homme dangereux – Emilie Frèche

  1. Je l'ai trouvé moins réussi que celui de Delphine de Vigan, peut-être parce qu'il m'a semblé impudique tant la narratrice incorpore d'éléments vrais et vérifiables de sa propre histoire…Un peu la raison pour laquelle je ne lis jamais Angot, cet intime romancé est très ambigu. Ce roman m'a un peu dérangée même si le style était agréable.

  2. @Virginie : oui moi aussi j'ai préféré le de Vigan, pour les mêmes raisons que toi…
    c'est vrai que je trouve étrange cette tendance à incorporer des éléments vrais et intimes sur soi dans une fiction, c'est quelque chose que je ne pourrais jamais faire

    @Papillon : oui j'ai lu ton article mais j'ai l'impression que c'est plus le style qui t'a dérangée et le fait que tu n'as pas cru aux personnages, ce qui ne sera certainement pas le cas ici

    @Odile : merci Odile, bises! 🙂

    @Jeanmi: merci beaucoup!

    @Joelle : la PAL de la rentrée littéraire va bientôt exploser! 🙂

  3. Moi j'en ai lu deux d'elle il y a longtemps dont un que je n'ai pas fini mais dont l'idée de départ était vraiment top. Nous sommes du même âge Frèche et moi donc ses thématiques me parlent. Mais franchement, 1 : non seulement ça ne m'étonne pas tellement si Besson est antisémite, ce type sent la haine quand même, mais 2 : quelle importante? Je suis assez horrifiée de voir que la narratrice s'appelle comme elle, c'est vraiment une absence totale de pudeur, de dignité et de retenue d'étaler sa vie de cette manière avec des clefs sur des personnages publics. Je suis sérieuse, il y a un côté malsain là dedans (tu imagines pour ses enfants qui liront ce livre un jour) et que je trouve dangereux pour l'avenir de la littérature française. Ne plus faire l'effort de mettre le filtre de la fiction, c'est flippant.

  4. @Galéa : je ne connais pas assez Patrick Besson (que j'ai quand même tendance à confondre avec Philippe Besson ^^) pour subodorer un possible antisémitisme…Je te rejoins sur le fait que je trouve hyper étrange de s'utiliser comme personnage, surtout quand à la fiction sont mêlés des faits véritables, c'est quelque chose que je ne pourrais absolument pas faire. Après, je suppose que c'est l’ambiguïté qui fait vendre?

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