Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan

VIGAN
Ma participation au Prix ELLE et les discussions enflammées au sujet des livres qui seront-ou pas- récompensés en 2014 m’a fait consulter la liste des romans ayant été distingués par ce prix au fil des années. J’y ai vu des livres que j’ai beaucoup aimés comme « La table des enfants » d’Isabelle Hausser, auteur que je ne trouve pas assez connue, ou « Les déferlantes » de Claudie Gallay.
On y trouve aussi un de mes gros coups de cœur, ‘Rien ne s’oppose à la nuit’, de Delphine de Vigan. (Pourquoi d’ailleurs a-t-il été classé en roman dans le cadre du Prix ELLE, alors que c’est clairement un récit autobiographique, comme « Tout s’est bien passé »  d’Emmanuèle Bernheim ?)
Un coup de cœur inattendu car si c’était un auteur que je connaissais pour avoir lu « No et moi » et « Les heures souterraines », ces livres ne m’avaient pas spécialement marquée. J’avais lu le premier avec plaisir, mais m’étais fait la réflexion que j’aurais plus aimé ce roman si je l’avais découvert à l’adolescence plutôt qu’à l’âge adulte. Quant au deuxième, c’est un récit très sombre, que j’avais lu au moment où mon moral n’était lui-même pas au beau fixe, et le timing était mal choisi pour que je puisse l’apprécier à sa juste valeur.
Pourtant, ce titre inspiré par le « Osez Joséphine » de Bashung qui a marqué mon enfance, et la couverture avec l’intriguant portrait de cette jeune femme à la beauté angélique- Lucile, la mère de l’auteur- avaient vaincu mes réticences. Et bien m’en a pris. Autant je fonde parfois de grands espoirs sur des livres dont je ressors circonspecte, autant celui-ci m’a « déçu en bien » comme disent nos amis suisses. J’avais une image faussée du « pedigree » -pour reprendre l’expression de Modiano- de Delphine de Vigan. Toujours sensible aux noms et à leur histoire, je lui avais imaginé, en entendant ce nom à consonance aristocratique et associé à un physique altier, une jeunesse bourgeoise dans la quiétude d’une villa de Versailles ou de St Nom la Bretèche. J’étais donc loin de m’imaginer ce que j’allais découvrir dans ce livre.
Le récit commence lorsque Delphine découvre sa mère morte chez elle depuis plusieurs jours. Petit à petit, l’idée mûrira en elle d’écrire sur sa mère « comme des dizaines d’auteurs avant (elle) ». Envie de garder sa mère en vie (« ma mère est morte mais je manipule un matériau vivant« ), envie de décrire une femme qui eut mille vies, qui fut tant de choses à la fois. A l’aide de documents, de témoignages de proches, elle tente de reconstituer la vie de Lucile, très belle femme au destin bouleversé par sa bipolarité, et à travers elle sa propre vie.
C’est une vie faite de hauts et de bas, une vie de maniaco-dépressive, qui navigue entre folie et fantaisie, entre amour et tragédie. La famille de Lucile est hors du commun, une famille nombreuse et excentrique, dans laquelle la mort frappe souvent les enfants.Les portraits sont attachants, riches de détails mais aussi de contradictions. Car c’est la grande force du récit de Delphine de Vigan, il n’y a aucun pathos mais également aucun manichéisme. On peut avoir de nombreuses facettes, à différents moments de sa vie comme face à différentes personnes… On peut être un prédateur sexuel comme un père attentif qui saura encourager le développement de son fils handicapé. On peut être schizophrène, agresser sa fille dans un moment de folie, mener une vie chaotique, être terrassée par les médicaments, mais aussi être une mère aimante, une femme cultivée, une assistante sociale professionnelle et empathique
Lucile, comme sa famille, est fascinante de vie et de résilience. Car le bonheur ne dure jamais longtemps, la tragédie frappe souvent, mais comme le dit une de ses tantes à Delphine « Tu le termineras sur une note positive, ton roman, parce que tu comprends, on vient tous de là. »
Intexa
Lucile enfant mannequin

 
Ainsi, mettre sur la place publique des moments peu reluisants de la vie des siens et fixer les limites de son enquête ne se fait pas sans hésitations: « Ai-je le droit d’écrire que Georges a été un père nocif, destructeur et humiliant, qu’il a hissé ses enfants aux nues, les a encouragés, encensés, adulés et, dans le même temps, les a anéantis ? Ai-je le droit de dire que son exigence à l’égard de ses fils n’avait d’égal que son intolérance, et qu’il entretenait avec certaines de ses filles des relations au minimum ambiguës ? »Où doit s’arrêter l’enquête pour respecter l’intimité de sa mère, quel est le point de vue à adopter ? « Je n’ai interrogé aucun des hommes qui ont partagé la vie de Lucile, et, à la réflexion, il me semble que c’est aussi bien. Je ne veux pas savoir quelle épouse ni quelle amante Lucile a été. Cela ne me regarde pas. »C’est sur ce terreau que Delphine de Vigan grandit, car il s’agit aussi de son histoire, de sa construction, également de ses réflexions, de ses doutes, de ses interrogations, qui entrecoupent les éléments biographiques. J’ai été touchée par ses questionnements de fille qui écrit sur sa mère, sur sa famille, sur des épisodes dramatiques et perturbants. Des questionnements qui m’ont fait songer à « Un Roman Russe » qui m’avait autant fasciné que l’impudeur d’Emmanuel Carrère m’avait dérangée.

« Ma mémoire recèle d’autres scènes qui concernent Lucile, plus violentes encore, que je n’écrirai sans doute jamais. »
J’ai été émue par le destin de Lucile, et par la quête de Delphine,dont le travail d’écriture est aussi un travail d’introspection, elle qui a navigué entre le milieu bourgeois de son père et l’éducation hippie de sa mère, entre une vie familiale agitée et le désir de paraître comme tout le monde. Elle qui a survécu à de nombreux drames, qui a découvert des secrets de famille douloureux sur plusieurs générations, veut revenir « à l’origine des choses » pour savoir ce qu’elle transmet, arrêter d’avoir peur et enfin pouvoir profiter « de (sa) chance, de (son) énergie, de (sa) joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre. » 
C’est un récit à l’écriture fluide et pudique,qui m’a profondément marqué et qui me reste en tête alors même que je l’ai lu l’année dernière. Delphine de Vigan a su trouver les mots justes, le recul nécessaire, pour nous faire doucement entrer dans sa vie, par la petite porte.
Cette lecture fait partie du challenge d’Enna, « Le Prix des Lectrices de ELLE. »
challenge prix des lectrices de elle

11 commentaires sur “Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan

  1. Moi ce roman m'a vraiment touchée, dérangée, bousculée mais j'ai aimé. Il m'a fait me poser beaucoup de questions sur les gens qui sont nocifs pour leur entourage. J'ai trouvé que c'était fort. Je l'ai vraiment lu comme un roman car Delphine de Vigan a romancé cette famille qui est la sienne sans l'être vraiment et j'ai aussi aimé ses réflexions sur son écriture de ce livre justement.

    1. moi aussi j'ai vraiment apprécié de lire ses doutes, ses interrogations…écrire sur sa famille, surtout quand elle a vécu des événements douloureux, n'est vraiment pas facile. Tu penses vraiment qu'elle a romancé sa famille?

    2. J'avoue que je ne sais pas du tout mais je l'ai lu comme un roman en tout cas. J'ai aussi beaucoup aimé "Les heures souterraines" (lu en livre audio) et ça pourrait ressembler à un témoignage mais elle explique dans un entretien à la fin qu'elle n'a jamais subi de harcèlement moral.

  2. Ce roman est dans ma LAL. Je n'ai pas osé lire ton billet jusqu'au bout pour ne pas risquer d'apprendre des choses avant de lire le livre…
    J'ai beaucoup aimé "Les heures souterraines", qui m'a éveillé au sujet du harcèlement au travail.

    1. Ce n'est jamais évident d'écrire sur un livre sans en dévoiler des parties…en tout cas, ce livre vaut vraiment le coup, tu me diras ce que tu en penses quand tu l'auras lu 🙂

  3. Je partage entièrement ton avis. Ce livre m'a émue aux larmes. Il s'en dégage tellement d'émotion et d'amour !
    Quant aux heures souterraines, je l'ai lu alors qu'un épisode comparable était derrière moi. Je l'ai trouvé d'une profonde justesse.
    Delphine de Vigan sort un nouveau livre à la rentrée : il est certain que je tenterai l'aventure…

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