Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby

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J’avais découvert Valentine Goby avec son précédent roman, « Kinderzimmer », et j’avais admiré son talent à écrire sur un sujet très dur – la maternité en camp de concentration – sans tomber dans le glauque ou le pathos. Le sujet d’« Un paquebot dans les arbres » – une famille confrontée à la tuberculose à la fin des années 50 – me tentait moins, mais j’ai été tout à fait convaincue en entendant l’auteure parler de son livre au Forum Fnac Livres.

Même si leurs sujets respectifs n’ont rien à voir, « Un paquebot dans les arbres » découle de « Kinderzimmer », car comme l’expliquait Valentine Goby, la personne dont l’histoire lui a inspiré son nouveau roman est une amie de celle qui, née en camp de concentration, lui a inspiré « Kinderzimmer ».  Il y a un autre lien, le fait que le sanatorium d’Aincourt, le fameux « paquebot » du titre, fut évacué au début de la Seconde Guerre Mondiale pour devenir de 1940 à 1942 un camp d’internement pour des personnes déportées ensuite dans des camps d’extermination.

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Valentine Goby

« Un paquebot dans les arbres », c’est l’histoire d’une famille, les Blanc, dans les années 50. La décennie commence bien, avec une famille unie qui a pignon sur rue dans leur petite commune puisque les parents sont cafetiers. Le café ne désemplit pas, c’est la fête tous les week-ends avec le père, Paul, un joyeux drille, qui fait danser toute la salle sur les airs qu’il joue à l’harmonica. Mais Paul commence à se sentir mal, à avoir de la fièvre, à avoir des problèmes pour respirer, à tousser…La rumeur gronde: il a la tuberculose. Pourtant c’est une pleurésie qui est détectée. Mais le mal est fait : les clients refluent, les voisins évitent la famille par crainte de contagion, les enfants se font insulter à l’école. C’est le début de la fin pour les Blanc : le café doit fermer car Paul ne peut plus s’en occuper, la famille déménage, et s’endette pour se lancer dans de nouvelles activités qui sont de moins en moins rentables.  Quand plusieurs années après, Paul – qui rechigne à se faire suivre par les médecins – est vraiment diagnostiqué comme tuberculeux à un stade avancé, et Odile également, même si elle est moins atteinte que son mari, la situation de la famille devient intenable. Les parents sont envoyés au sanatorium, les deux derniers enfants – Mathilde, adolescente, et son frère Jacques qui a quelques années de moins – sont placés séparément dans des familles d’accueil, et les dettes s’accumulent pour les Blanc, qui n’ont plus aucun revenu, ne peuvent pas rembourser leurs emprunts, et surtout n’ont ni Sécurité Sociale car ils ne sont pas salariés, ni assurance privée car ils avaient arrêté, faute d’argent, de payer leurs cotisations…

Plus qu’une histoire de famille, ce roman est l’histoire d’une jeune fille qui, confrontée au délitement de la cellule familiale, doit grandir très vite et s’occuper de tout, au mépris de sa santé et de sa propre vie. Mathilde, quinze ans, doit tout gérer. Des parents peu prévoyants qui ne se sont pas faits suivre par les médecins jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’ils soient enfermés au sanatorium dans un état de santé déplorable. Aucun revenu alors que les dettes s’accumulent et qu’il faut bien manger, se vêtir, se chauffer. Une famille d’accueil – en fait une veuve mesquine et méchante – dont il faut absolument qu’elle s’échappe. Un petit frère, placé dans une autre famille, qu’elle souhaite absolument récupérer auprès d’elle. Les visites aux parents, soignés à plusieurs kilomètres de chez elle, alors qu’elle n’a pas d’argent et aucun moyen de transport. Le tout presque sans aucune aide, surtout quand on est digne et qu’on ne veut pas réclamer : rien de la municipalité, quasi rien de la sœur aînée qui vit sa vie de son côté, un peu de l’Etat mais à double tranchant – le contrôle, le placement, les menaces – quelques personnes bienveillantes autour d’elle, dont son amie Jeanne et la directrice du lycée, mais se rendent-elles vraiment compte de l’indigence dans laquelle vit Mathilde et à quel point celle-ci est à bout de force? Car il faut aussi tenir pour soi-même, étudier car c’est la promesse d’un métier et donc d’un salaire, et puis essayer de quand même avoir une vie d’adolescente, un petit copain, quelques sorties au dancing, des petits bonheurs…

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Le fameux « paquebot »

« Un paquebot dans les arbres » est un roman d’apprentissage, celui d’une jeune fille seule contre tous, dont la vie va à contre-courant de l’époque, dans un douloureux anachronisme : la tuberculose dont souffrent gravement ses parents est une maladie qui est déjà dépassée, soignée par des antibiotiques, contre laquelle les gens sont vaccinés ; elle vit dans un dénuement profond alors qu’on est dans une période de prospérité, en pleines Trente Glorieuses ; les parents ne vont pas chez le médecin et leurs soins ne sont pas pris en charge alors que la Sécurité Sociale est en pleine expansion ; une jeune fille qui doit se comporter comme une adulte bien avant l’âge, alors même qu’on commence à parler d’adolescence.  Valentine Goby a une écriture un peu froide, peut-être parce que l’histoire est inspirée de faits réels, mais qui évite également que l’on tombe dans le pathos. Difficile d’éprouver de la pitié envers Mathilde, qui force l’admiration. Mathilde m’a d’ailleurs fait penser à une version française des années 50 de Dicey Tillerman, l’héroïne des romans de Cynthia Voigt, qui elle aussi fait son maximum, avec peu d’aide et peu de moyens pour maintenir en place la cellule familiale en plein marasme.

Même si le roman est très centré sur la famille Blanc et ses problèmes, Valentine Goby n’oublie pas de dépeindre un contexte géopolitique plus large, avec la dernière ligne droite de la Guerre d’Algérie juste avant les accords d’Evian, et notamment le portrait d’un personnage secondaire, Antoine, le frère de Jeanne, appelé souffrant d’un stress post-traumatique.

« Un paquebot dans les arbres » de Valentine Goby m’a vraiment beaucoup plu. J’ai particulièrement apprécié le personnage de Mathilde, cette jeune fille combative qui fera tout pour sortir la tête de sa famille hors de l’eau. Un magnifique portrait de femme, très bien dessiné par la plume tout en justesse et en retenue de Valentine Goby.

Publié en Août 2016 aux Editions Actes Sud, 272 pages

8e lecture de la Rentrée Littéraire 2016

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45 thoughts on “Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby

  1. Très tentant ! Merci pour la photo du paquebot, je ne connaissais pas du tout ce bâtiment qui possède une architecture extraordinaire ! J’en ai vu des photos où il est dans un état d’abandon difficile à décrire !

  2. Lecture prévue bien sûr, je ne sais pas quand, mais à force de lire tous ces avis positifs, j’ai un peu l’impression d’avoir lu le livre, alors je me dis qu’attendre un peu, ça ne peut pas faire de mal…

    1. c’est un peu le problème avec ces livres qui font (presque) l’unanimité…si on n’est pas dans la première vague de lecteurs, à force de voir passer x billets enthousiastes, on en perd l’envie de les lire…

  3. On en parlera très bientôt, mais je suis un peu moins emballée que toi sur la deuxième partie du livre
    Je l’ai trouvée moins réussie. Je voyais moins d’intérêt à ce qui arrivait au personnage.

  4. Je l’ai reçu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire de Price Minister, et ce sera ma première lecture de Valentine Goby! J’ai hâte, après tout ces beaux billets!

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