L’Écart – Amy Liptrot

J’aime beaucoup les éditions Globe, qui proposent régulièrement des textes qui sont vraiment de qualité –  je pense notamment à « La Note Américaine » ou encore « Celle qui va vers elle ne revient pas ». « L’Écart » d’Amy Liptrot est le récit autobiographique d’une jeune femme d’une trentaine d’années.

Amy est née et a grandi dans un archipel écossais, Les Orcades. Un lieu qu’elle a quitté à la vingtaine pour aller habiter à Londres. Elle y mène une vie plutôt sympa : elle sort beaucoup, écrit des chroniques pour des magazines, a plein d’amis et un compagnon. Et elle boit. Tout le temps. Énormément. Jusqu’au jour où son petit ami n’en peut plus et rompt avec elle. Puis elle est licenciée car son état ne lui permet plus de travailler correctement. Ses amis se détournent d’elle car elle est devenue ingérable. Ses colocataires ne la supportent plus. Sous l’effet de l’alcool, elle n’a pas conscience du danger et se fait agresser, manquant de peu de se faire violer voire même tuer. A trente ans, Amy est donc seule, sans travail, et sérieusement alcoolique. Après une cure de désintoxication, elle décide de repartir dans son archipel natal pour quelques semaines, le temps de se remettre d’aplomb et de retrouver du travail…

« L’Ecart » est un récit extrêmement bien écrit et passionnant de bout en bout. Il n’y a aucun pathos dans ce livre, Amy Liptrot ne cherche ni la compassion ni l’absolution, tout est raconté de manière très factuelle et lucide. L’alcoolisme est décrit sous la forme de flashbacks mais les souvenirs ne sont pas forcément négatifs – ils sont au début liés à la fête, à l’amusement, à l’abandon, à une certaine plénitude – puisqu’Amy a longtemps l’impression que tout lui sourit – et c’est avec le recul de la sobriété que l’auteure se rend compte que l’alcool faussait ses ressentis et détruisait petit à petit tout ce qu’elle avait réussi à construire à Londres.

Amy Liptrot nous raconte donc deux années sans alcool, mais aussi deux années de vie dans cet archipel écossais, avec lequel elle va se réconcilier, et c’est un magnifique texte de nature writing qu’elle nous livre. Celui-ci m’a fait penser aux « Huit Montagnes » de Paolo Cognetti – il pourrait sembler parfois un brin contemplatif mais quelle beauté, quelle richesse ! – mais aussi à « Wild » de Cheryl Strayed car Amy cherche – non pas à travers l’effort mais à travers la solitude et la beauté de la nature – à rompre avec  ses addictions et se reconnecter avec qui elle est vraiment.  La jeune femme va effectuer une mission ornithologique et s’ouvrir ainsi à la faune, à la flore, à la beauté de la nuit et des étoiles. Elle va redécouvrir ces paysages qu’elle a pratiqués durant toute sa jeunesse mais sans vraiment les voir, elle qui ne rêvait que de quitter son île pour aller vivre à Londres.

Loin de l’agitation de la ville, menant une vie simple, proche du minimalisme, dans la solitude, Amy va se retrouver, voire même se découvrir. Débarrassée de l’alcool qui lui brouillait les sens, elle va avoir accès à des sensations et à un bien être qu’elle n’avait pas connus depuis longtemps. Elle va également réaliser qu’elle n’a pas besoin de ce poison pour se sentir forte, et pour s’enthousiasmer.

Amy Liptrot est un personnage attachant, une jeune femme qui se trouve à la croisée des chemins et qui choisit la vie. »L’Écart »est un très beau texte de renaissance, et une magnifique description de la nature et de l’insularité. A découvrir !

Publié en Août 2018 aux éditions du Globe, traduit par Karine Reignier-Guerre, 336 pages.

17e lecture de la Rentrée Littéraire de Septembre 2018.

Merci Anne&Arnaud pour cette belle découverte !

22 commentaires sur “L’Écart – Amy Liptrot

  1. Je vais bientôt arrêter de lire tes chroniques car tu multiplies mes envies de livres déjà nombreuses et je n’ai malheureusement pas tes capacités de lecture.

    Ton commentaire est particulièrement réussi ; on sent que tu as aimé ce récit ; il me donne en tout cas le désir de m’y plonger.

    La rédemption au contact de la nature sauvage exempte de toute malveillance, dotée d’une pureté originelle après les excès et la perte de l’innocence dans la grande ville porteuse de toutes les dépravations est un thème que j’affectionne particulièrement.

    On le trouve dans « Crime et châtiment » : le héros, Raskolnikov, après l’assassinat de la vieille usurière et les tourments qui en découlent, racontés à la manière de Dostoïevski, c’est-à-dire en plongeant dans les tréfonds les plus noirs de l’âme humaine, le héros donc, est condamné au bagne et va expier ses pêchés en Sibérie, accompagné de la tendre Sonia, prostituée à cause de la misère mais pure et ingénue ; ils découvriront là-bas l’amour qu’ils se portent l’un à l’autre, au milieu de cette nature rude mais pure et commencera ainsi leur renaissance.

    Sonia, Raskolnikov, Amy nous indiquent une vision du bonheur qui ne dépend pas obligatoirement et même sûrement d’une accumulation de biens matériels mais plutôt comme tu l’écris d’une vie simple et minimaliste.

    1. je te remercie pour tes commentaires toujours bienveillants et pertinents ! figure-toi que je n’ai pas encore lu « Crime et Châtiment » ! Mais ce que tu en dis me laisse à penser que je serais tout à fait en phase avec les thèmes évoqués …

    1. moi aussi c’est plutôt le côté nature et le côté renaissance qui m’ont plu…ah zut pour Les Huit Montagnes, c’est vraiment un livre que j’ai beaucoup aimé.

  2. Je ne l’aurais pas comparé aux Huit montagnes mais pour le reste, je suis d’accord même si, comme Keisha la première partie (heureusement pas trop longue) sur sa dérive londonienne est presque venue à bout de ma patience… Après, heureusement, c’est superbe !

    1. pas du tout plombant en fait, il n’y a pas de pathos – la dérive londonienne est racontée de façon très lucide, pour planter le contexte, et le reste du récit est assez lumineux : l’auteure découvre le bonheur d’être sobre, et s’éveille aux beautés de la nature…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *